Tout de même ... vous me scandalisez un peu! Ah! mon ami n'est pas très sage. Quoi? du haschish, de l'opium, de l'éther! Enfin, je suppose que beaucoup de choses sont permises aux voyageurs un peu casse-cous, lesquelles choses seraient abominables pour une petite jeune fille... Et on les aime bien, quoi qu'ils fassent, les horribles voyageurs!... C'est égal, vous m'effrayez un peu: est-ce vrai que l'opium vous ôte toute conscience des choses, et que, sous son charme puissant, vous n'êtes plus maître de vos paroles ni de vos secrets? Heureusement que la pauvre Ninon ne tient pas grand'place dans votre tête, sans quoi vous risqueriez fort de parler d'elle à vos «plus ou moins indifférentes compagnes»... Oh! je sais bien que «Ninon», ce n'est pas de quoi beaucoup me compromettre. Mais n'importe? cela me ferait une vraie peine, de le savoir traîné Dieu sait où, ce pauvre gentil nom que vous m'avez donné...

Sont-elles jolies, au moins, ces demoiselles ... éphémères ... que vous ne revoyez jamais après les avoir vues une fois? Je ne les aime pas beaucoup, beaucoup ... et je les plains pourtant ... car, enfin, quoique vous prétendiez, peut-être, en s'en allant, laissent-elles chez vous un petit morceau de leur cœur?... Non? vous êtes bien sûr? Il ne me semble pourtant pas que ces femmes-là puissent tellement, tellement différer des autres...

Mon Dieu! oui ... je vous enverrai ma photographie ... si vous insistez un peu ... un tout petit peu. Il y a déjà deux bons mois que je l'ai fait refaire ... exprès pour vous ... et puis, comme vous ne m'en reparliez plus!... Mais, je vous en prie! ne la montrez à personne?... Je préfère pour elle le fond d'un tiroir au cadre le plus séduisant...

XIV

A monsieur Henri Précy,
aux bons soins de la poste autrichienne,
Constantinople.

Paris, 30 octobre 1902.

Pardon! Il y a trente et un jours que j'ai reçu votre dernière lettre... Mais j'ai eu un tel chagrin ce mois-ci que je n'avais plus de force que pour pleurer...

Ma meilleure amie est morte...

Est-ce que vous comprenez bien, vous qui êtes un homme, ce que c'est, pour une jeune fille, que sa meilleure amie? C'est une moitié de soi.—La meilleure moitié.

Maintenant, qui trouverai-je, quand mon cœur débordera? quand j'aurai de ces envies folles qui souvent me prennent au cœur, d'étreindre quelqu'un à pleins bras, de le serrer très fort sur ma poitrine, et de lui dire tout?