J'aime maman, certes! mais tant d'années nous séparent! C'est comme si nous ne parlions pas la même langue...
Je suis triste, triste. Cette pauvre maman me conseillait de prier. Mais je ne peux guère. Je ne sais pas bien. Voyez-vous, je ne suis chrétienne qu'à moitié. J'ai manqué la messe trois dimanches de suite ce mois-ci. On m'a appelée petite athée. On a parlé de mauvaises lectures. Que dirait-on, si on connaissait ma plus terrible noirceur, celle d'écrire à Votre Grâce?—J'ai relu beaucoup de Shakespeare ce matin, et voilà une réminiscence.
Faites-moi de longues lettres bien douces, comme vous savez. Je n'ai plus que vous, maintenant, mon grand ami... Dites? vous continuez à changer de ... compagne ... tous les soirs? J'aimerais tellement mieux, si j'étais vous, me choisir, dans quelque coin de votre ville à minarets, une petite Aziyadé, comme jadis Loti!
Soyez très bon: répondez-moi très vite. Aimez un peu votre triste Ninon...
XV
A monsieur Henri Précy,
aux bons soins de la poste autrichienne,
Constantinople.
Paris, 23 novembre 1902
Méchant ami, j'ai beau faire mon examen de conscience, je ne comprends pas, non, je ne comprends pas pourquoi vous me boudez ainsi! Qu'avait-elle donc, ma pauvre dernière lettre, qui a pu vous tant fâcher contre Ninon? Et, si je vous ai déplu, pourquoi ne me le dites-vous pas? au lieu de garder cet impitoyable silence?
Non, ce n'est pas cela; je sais bien ce que c'est: vous êtes las de Ninon, voilà tout. Oh! je me rends bien compte du peu d'intérêt qu'offrent mes lettres pour vous... Mais pourquoi m'avoir laissé aller plus loin que la seconde? Vous avez bien du voir dès lors que la pauvrette que je suis ne vous enverrait jamais de chefs-d'œuvre épistolaires! En ce temps-là, cela m'aurait fait une très petite peine de vous perdre. Aujourd'hui, c'est comme un déchirement. Vrai! je suis sotte de m'attacher ainsi à qui s'en moque!... Tout le monde a bien assez de chagrins sans en chercher exprès. Qu'avais-je besoin d'écrire ma première pauvre lettre? Mais c'est ma faute! et je ne vous reproche rien,—sauf ceci: pourquoi ne pas me dire en face que c'est fini? que vous ne voulez plus?—Vrai, j'aimerais mieux!
Oui, je sais que je ne devrais plus vous écrire, puisque vous ne me répondez plus. Ce n'est pas beaucoup de dignité de ma part, n'est-ce pas? Mais je veux vous montrer que, pour vous, j'étais capable de surmonter mon dépit et de piétiner mon amour-propre. Vous ne trouverez peut-être pas souvent des amies assez courageuses pour cela...