Il s'ensuivit une bataille assez chaude, au cours de laquelle j'ai le regret de vous rendre compte que nos pertes furent sensibles, s'élevant à huit tués, dont un officier, et treize blessés, dont le quartier-maître de canonnage. La valeur des pirates fut extrême et forcenée. Car, démâtés, coulant bas d'eau, et leur pont couvert de sang, ils ne cessèrent pas de combattre et d'augmenter nos pertes bien au delà de tout ce qu'eût fait raisonnablement un loyal adversaire. Désespérant d'en venir à bout avant la nuit, et résolu, coûte que coûte, à satisfaire aux volontés du Roi, je manœuvrai pour l'abordage. Mon premier lieutenant, M. de Soria, en eut l'honneur. La division avec son renfort sauta sur le pont du brigantin et sabra les derniers forbans, dont pas un ne se rendit. C'est alors qu'un incident au moins bizarre advint, dont la relation vous fera sans doute excuser la longueur du présent rapport.

Les derniers de nos ennemis s'étaient tous fait tuer devant la porte de leur gaillard d'arrière, dont ils semblaient avoir voulu défendre l'accès jusqu'à leur dernier souffle. La troupe entière à bas, M. de Soria, jugea curieux d'enfoncer l'huis et prudent d'entrer pistolet au poing, car il était vraisemblable que ce gaillard d'arrière recélât quelque chose ou quelqu'un de peu catholique. Plusieurs de nos hommes entrèrent derrière le premier lieutenant. Et la surprise de tous fut vive: le lieu, qui servait de chambre au capitaine, ainsi qu'en témoignaient force livres, cartes et instruments, enfermait pour l'heure une belle et jeune dame très richement ajustée, parée, fardée, poudrée, laquelle se tenait assise dans une bergère de brocart, et regardait venir les vainqueurs sans donner aucune marque ni de colère ni de contentement.

Incertain d'être en présence d'une prisonnière ou d'une complice des pirates, M. de Soria somma incontinent la dame de s'en expliquer. Il en obtint pour seule et sanglante réponse un coup de feu dont il tomba grièvement atteint. On s'aperçut alors, un peu tard, que la dame, de ses mains blanches et menues, tenait deux pistolets dont elle savait se servir. Deux autres étaient auprès d'elle, si bien qu'il en coûta quatre hommes hors de combat pour s'emparer de cette furie si gracieuse d'apparence. Nos matelots me la conduisirent, garrottée comme il fallait. Elle ne fit alors nulle difficulté pour se glorifier d'avoir bel et bien été non pas prisonnière ou complice, mais pirate elle-même, et, qui pis est, chef de pirates et le propre capitaine ... ou la propre capitane?... de ce Corbeau, qui devenait, quand elle en prenait fantaisie, Paon, Alète, Alfanet ou Tiercelet. Elle me prouva d'ailleurs complaisamment et doctement qu'elle était bien ce qu'elle se vantait d'être,—à savoir: un remarquable marin, fort au courant de toutes les modernes théories qui trouvent application soit à la navigation hauturière, soit à la manœuvre, soit à l'astronomie nautiques.

Édifié, j'ordonnai de pendre sans plus de cérémonie cette capitane, ou capitaine femelle, incontestablement coupable de plus de crimes qu'il n'en est exigé pour la pendaison d'au moins douze bandits de l'autre sexe. La condamnée n'y fit point d'objection, sauf celle-ci: qu'elle me pria, le plus civilement du monde, de hisser avec elle, et à la même grand'vergue de la Cérès, deux de ses anciens compagnons et subordonnés, qu'elle me désigna, et dont l'un fut retrouvé mort et l'autre fort blessé. Je crus pouvoir satisfaire à ce dernier et légitime désir d'une créature qui avait dû souvent en former de moins raisonnables auxquels beaucoup d'hommes avaient été sans nul doute très honorés de se plier. Les trois cordes prêtes et les trois cravates passées aux trois cous, je mandai notre aumônier, qui vint, miséricordieux à son habitude, son crucifix à la main. La dame pirate baisa volontiers la sainte effigie; mais elle réclama ensuite la faveur de baiser pareillement la bouche de ses deux camarades de gibet, qu'elle prétendit plus désireux, que ne pouvait l'être Notre-Seigneur, d'obtenir d'elle cette suprême et superficielle volupté.

Je coupai court à ce sacrilège bavardage de la façon que vous pensez.

Après quoi, les autres pirates blessés ou morts ayant été pendus de même et le brigantin incendié, je fis servir, et gouvernai en route pour rallier votre pavillon.

J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, monsieur le marquis, votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur.

Signé: Jacques Constant d'Erlot,
capitaine de la Cérès.

A bord du vaisseau de Sa Majesté la Cérès, en rade de Quiberon, ce 6e mai 1689.

Ce conte, qu'on rapprochera peut-être du roman de Claude Farrère Thomas l'Agnelet, gentilhomme de fortune, fut écrit en 1909, et Thomas l'Agnelet, de mai 1911 à septembre 1913.