Monsieur le marquis, ayant appareillé la Cérès à la date ci-dessus relatée, et fait route S. S. O. selon l'aire de vent que vous m'aviez marquée, je courus d'abord environ cent vingt milles à ce cap, jusqu'au lendemain midi, par brise fraîche du nord. A cette allure de largue, la Cérès se comporta aussi bien qu'on pouvait espérer d'une frégate d'échantillon tout médiocre, et seulement percée pour quatorze pièces: puisqu'elle fila sept et huit nœuds, sans fatiguer. L'abatage en carène auquel vous m'aviez permis de procéder récemment avait bien débarrassé nos œuvres vives des algues, goémons, coquilles et autres vermines parasites dont la marche de la frégate se trouvait retardée autrefois. Et je pus dès lors prévoir un heureux succès pour nos armes.
Obéissant donc à vos instructions verbales, je rompis alors, le mercredi 13e avril, à midi, le sceau du pli confidentiel que vous aviez bien voulu me confier. J'y trouvai, comme vous savez, l'ordre, en bonne forme, contresigné de M. l'Amiral de France, comte de Toulouse, de poursuivre partout et d'exterminer certain vaisseau pirate, gréé souvent en brigantin, battant quand il voulait pavillon noir à têtes de morts blanches, et dénommé par alternatives, selon le lieu, le temps et l'occasion: le Corbeau, le Paon, l'Alète ou le Tiercelet. Ce brigantin polyonyme avait fréquentes fois mérité la colère du Roi, en arrêtant, pillant, brûlant et sabordant de nombreux marchands français, que leurs papiers en bonne et due forme n'avaient point protégés contre la meurtrière fureur de forbans sans foi ni loi. En conséquence, Sa Majesté, résolue à rétablir sans retard la sécurité convenable sur toutes mers où paraît son pavillon, ordonnait et commandait à tous ses capitaines d'attaquer et de capturer, partout où il se réfugierait, le susdit brigantin. Vous-même, monsieur le marquis, me commettiez particulièrement à l'exécution immédiate des ordres et commandements de Sa Majesté.
Au paquet scellé étaient jointes plusieurs notices de votre main. Desquelles notices résultait la probabilité que le pirate battait actuellement la côte occidentale d'Irlande, où divers méfaits l'avaient fâcheusement signalé. Me trouvant quant à moi par 44° 20' de latitude nord et 9° 40' de longitude ouest, c'est-à-dire fort au sud et à l'est du lieu indiqué, je m'empressai de donner la route à l'O. N. O., afin d'élever la frégate au vent. Et toute la journée du 13, ainsi que celles du 14, du 15, du 16 et du 17, nous tirâmes bordées pour gagner vers la côte irlandaise, laquelle côte fut signalée par les vigies le 18 au matin, par 52° 10' de L. N. et 13° 15' de G. O. La Cérès, durant toute cette navigation à la bouline, fit preuve de qualités avantageuses.
Au soir de cette journée du 18e avril, je mouillai par huit brasses d'eau, fond sable et gravier, à l'orée d'une baie très foraine, non loin d'un village que mes cartes nommèrent Clifden. Je fis mon plein d'eau et me mis en rapport avec les habitants du lieu, qui m'accueillirent parfaitement bien. Le pirate avait été, la semaine d'avant, aperçu au large de ce littoral. Il avait même, à diverses reprises, poussé l'audace jusqu'à jeter l'ancre à portée de mousquet, et, sans souci d'aucune représaille, mis pied à terre et levé contribution sur le village. Deux frégates de Sa Majesté Britannique avaient, par la suite, vainement fouillé tous les trous de la côte sans découvrir la moindre coque suspecte. Elles avaient alors fait voile de conserve pour rallier les Hébrides, persuadées que le brigantin poursuivi avait dû s'y réfugier et, sans nul doute, trouver assistance et complicité de la part des pêcheurs indigènes de ces îles, lesquels pêcheurs sont gens sauvages par nature et naufrageurs par véritable état; leur principale subsistance étant tirée moins des poissons qu'ils pêchent que des épaves qu'ils pillent après avoir provoqué, par feux mouvants et perfides, le naufrage de bâtiments égarés. J'estimai néanmoins, quant à moi, peu probable que des pirates fussent assez sots pour choisir comme centre d'opérations un archipel situé hors toutes routes marines, et demeurai convaincu que j'étais où il fallait être pour contenter sans retard le désir du Roi.
C'est alors que je m'avisai de la ruse de guerre qui nous obtint le succès final. Ayant longtemps questionné les gens de Clifden sur la navigation des frégates anglaises, et par là bien persuadé le populaire de mon intention d'imiter ces frégates dans leur stratégie, je complétai mes vivres, refis mon plein d'eau, et, ostensiblement, tirai vers le nord, comme à dessein de doubler l'Irlande et de gagner les Hébrides. Mais à quelque vingt-cinq milles plus loin que la baie de Clifden s'ouvre la baie de Clew, vaste, et toute semée d'écueils et de bancs qui la rendent le fléau des navigateurs, voire des simples pêcheurs et mariniers. C'est là que je mis en panne, sûr que nul ne soupçonnerait ce lieu redoutable d'abriter la Cérès en embuscade.
J'ancrai la frégate, après quelques sondages prudents, à l'entrée de la rade, derrière une île déserte assez haute, marquée sur mon routier l'île Clare, laquelle me devait servir de masque à la fois et d'abri. Après quoi j'attendis, persuadé que, sous peu, des nouvelles favorables viendraient payer ma patience.
Celle-ci n'eut point à s'exercer longtemps. Par une faveur unique du sort, il se trouva que j'avais deviné plus juste que je ne croyais; et le bonheur constant qui favorise avec fidélité les armes du Roi fit en l'occurrence que cette baie de Clew servît précisément de repaire aux pirates, lesquels y avaient découvert un chenal tortueux et malaisé, mais praticable, surtout à certaines heures de jusant. J'avais mouillé sous l'île Clare le soir du 24e avril; et le matin du 26, dans l'heure de notre fourbissage, le nid de corbeau signala qu'une voile se montrait au beau milieu des écueils de la baie intérieure. Je constatai sur-le-champ l'exactitude du fait, et reconnus le gréement d'un brigantin de tous points semblable à celui dont il m'était prescrit de m'emparer. Je pris aussitôt mes mesures. Mais, avant que la Cérès put être appareillée, le pirate, porté par le courant de reflux, qu'une forte brise d'est doublait, nous élongea hors toute portée, et prit le large. Il m'avait été impossible de filer mes câbles par le bout, en raison du risque d'être drossé sur les épis de l'île. Je dus mouiller un grappin par l'arrière et faire croupiat. De sorte que le brigantin nous gagna d'abord trois ou quatre milles avant que nous fussions en bon état de lui appuyer chasse.
Mais, par la suite, une saute de vent nous favorisa grandement; car la brise passa de l'est au sud-ouest, et souffla grand frais. La Cérès, plus fort d'échantillon que l'ennemi, roula moins bas qu'il ne faisait, tangua moins dur, et commença de regagner les milles perdus. Bientôt je pus lire dans le verre de ma lunette le nom du brigantin écrit en lettres rouges sur le taffrail noir. Je lus: Corbeau ... et mes derniers doutes s'évanouirent.
Vers deux heures après midi, nous parvenions à longue portée, et j'embardais pour le coup d'avertissement, dont j'assurai, selon la règle, le pavillon royal arboré à la corne. Le pirate ne répondant point, j'envoyai le coup de semonce. Cette fois, la goélette eut l'impertinence de nous riposter, par deux pièces de retraite qu'elle démasqua, et dont les boulets crevèrent notre voilure à maintes reprises.
Inquiet d'une avarie possible, qui eût, si j'ose dire, coupé nos ailes, et sauvé l'oiseau noir des serres de notre faucon, je laissai porter de quatre quarts, et j'ouvris le feu de toute ma bordée, à démâter. L'ennemi continua de fuir. Mais, après quelques volées, son grand mât fut rompu par un boulet. Et je m'attendis à voir cette canaille aux abois amener ses embarcations pour tenter une douteuse évasion à force de rames, tout autre espoir lui étant désormais interdit. Or, je fus déçu, et les forbans marquèrent un courage que je n'attendais pas de gens sans honneur: ils mirent en panne, démasquèrent les dernières bouches de leur bordée, quoiqu'en tout fort inférieure à la nôtre, et ripostèrent à notre feu, non sans avoir hissé d'abord, à nos Fleurs de Lys, leurs hideuses Têtes de Morts, qu'ils clouèrent à leur poupe, comme je n'ai pas toujours vu faire même aux plus braves serviteurs du Roi!