—Vous ne répéterez pas, je le sais. Votre amie, Mrs. Hockley, serait fâchée. Et je crois qu'elle me mépriserait. Elle est tellement charmante! Je l'admire! et je voudrais lui ressembler...

Felze recula de deux pas, et tendit vers la toile son pinceau victorieux. Le portrait, quoique inachevé, vivait maintenant, vivait d'une vie personnelle et puissante. Et les yeux de ce portrait,—des yeux d'Extrême-Asie, profonds, secrets, obscurs,—fixaient sur la marquise Yorisaka, admiratrice de Mrs. Hockley, une regard d'ironie singulière.

[1] Shôdji, cloisons mobiles faites d'un cadre tendu de papier épais.

[2] Livres chinois qui étaient autrefois la base de l'éducation japonaise.


XVII

—Est-il réellement incorrect que vous veniez à ce garden-party que je veux donner sur le yacht?—avait demandé Mrs. Hockley.

—Oh! si peu! et je désire tellement y venir!—avait répondu la marquise Yorisaka.

Elle y était donc venue.

Partout où s'arrêtait Mrs. Hockley, au cours de ses voyages sur mer, une fête sensationnelle était de rigueur à bord de l'Yseult. Y étaient conviés, selon le cas, les corps diplomatiques ou consulaires, les colonies étrangères, tant européennes qu'américaines, et le beau monde du cru, quand beau monde il y avait. A Nagasaki, les Japonais des hautes classes n'abondent point. La ville est une ancienne cité shôgounale. Elle n'a jamais eu d'aristocratie de terroir. Elle n'est peuplée que de petites gens, boutiquiers, artisans, bourgeois sans importance. Les Occidentaux qui habitent la Concession ne fréquentent guère cette plèbe indigène, dont ils diffèrent par l'éducation autant que par la race. Si bien qu'au garden-party donné par Mrs. Hockley, le gouverneur et le commandant de l'arsenal s'étant excusés pour raisons d'ordre militaire, la seule marquise Yorisaka composa tout l'élément nippon.