La marquise Yorisaka, pour regarder comme il fallait, se penchait sur l'épaule de son amie. Un peu effarée par le bruit et la cohue, elle avait d'instinct cherché refuge auprès de la seule femme qui ne fût pas pour elle une inconnue. Mrs. Hockley, d'ailleurs, goûtait le plaisir de montrer à ses hôtes une marquise japonaise habillée en Parisienne. Et elle ne manqua point de faire autant de présentations qu'elle put. Mais, pour beaucoup de personnes qui étaient là,—touristes, négociants, industriels,—la différence était médiocre entre les deux termes: «japonais» et «sauvage». Force gens d'Amérique et même d'Allemagne ou d'Angleterre, que Mrs. Hockley avait conduits, et non sans orgueil, devant l'héritière des antiques daïmios de Hôki, la traitèrent plutôt en bête curieuse qu'en femme du monde.

Il y eut toutefois des exceptions.

Il y en eut même une dont la marquise Yorisaka sembla flattée.

Trois jours plus tôt, un visiteur avait franchi la coupée de l'Yseult, sollicitant l'honneur d'être admis auprès du maître Jean-François Felze. Le cas était fréquent. Nombre d'étrangers souhaitaient connaître l'illustre ami de Mrs. Hockley. Et Mrs. Hockley tirait vanité de ces hommages qu'elle obligeait Felze d'accueillir, et dont elle prenait sa part quand le peintre, toujours soucieux d'abréger les entrevues, se débarrassait de ses admirateurs en leur offrant de les introduire auprès de la propriétaire du yacht, ce qu'ils ne pouvaient manquer d'accepter.

Toutes sortes de gens se présentaient ainsi, simples curieux le plus souvent. Mais cette fois, le personnage s'était révélé d'importance. Il n'était rien de moins qu'un gentilhomme italien de fort bonne race, le prince Federico Alghero, des Alghero de Gênes. Et Mrs. Hockley, grande liseuse du Gotha, n'ignorait point que les princes Alghero comptent authentiquement trois doges dans leurs ancêtres. Elle apprécia comme il convenait un seigneur de si haut lignage, d'autant que le prince Federico se trouva par surcroît être un homme de la meilleure mine et de la plus irréprochable distinction.

Invité au garden-party, il s'y était rendu. Nommé à la marquise Yorisaka, il s'inclina devant elle comme il eût fait devant la plus noble des dames d'Italie, et, très cérémonieusement, lui baisa la main.

J'arrive de Tôkiô,—dit-il.—Et j'ai eu l'honneur d'entendre parler de vous, Madame, il y a quinze jours, à la fête des Fleurs de Cerisiers, chez Sa Majesté l'Impératrice.

Son anglais était très pur. Mais ayant bientôt découvert que la marquise savait le français, ce fut en français qu'il poursuivit:

—Je suis sûr, Madame, que vous aimez mieux parler français qu'anglais ... et vous aimeriez mieux encore parler italien.

—Pourquoi?