—Parce que chaque nation préfère parler sa langue propre, celle qui a été formée naturellement à l'image de son caractère et de son génie. Il y a une si grande différence entre la nation japonaise et l'anglaise, que vous devez faire un effort certain pour traduire en anglais votre pensée nipponne. L'effort est moindre pour une traduction française. Il n'existerait presque pas pour une traduction italienne, parce que l'Italie et le Japon se ressemblent beaucoup.

—Beaucoup?

—Oui. Vous êtes comme nous, braves, courtois, chevaleresques et subtils. En outre, vos poètes et les nôtres ont chanté le même amour, héroïque et délicat.

La marquise Yorisaka souriait, silencieuse.

—Oh!—dit le prince Alghero,—je sais à quoi vous songez ... et vous avez raison: il est bien vrai que nos poètes à nous ont chanté surtout la passion des amoureux pour les amoureuses, et les vôtres, selon la coutume d'Asie, la passion des amoureuses pour les amoureux. Mais quoi? cela prouve seulement que chez vous et chez nous, ce ne sont point les mêmes épaules qui portent l'inutile fardeau de la pudeur...

Il appuyait sur les yeux de la marquise le regard de ses yeux à lui, des yeux italiens, d'une douceur chaude:

—Il serait très amusant, à cause de cela, qu'une Japonaise daignât se laisser aimer par un Italien...

Et il commença de flirter, assez adroitement.

Le gros des invités se répandait à présent par tout le yacht, et visitait jusqu'aux cabines, avec ce fabuleux sans gêne des gens qui ne sont point marins, et n'arrivent jamais à se persuader qu'un navire est une habitation privée, dont certains logis sont intimes à l'égal d'un cabinet de toilette ou d'une chambre à coucher.

Felze, qui abominait ces invasions, s'était, dès le premier assaut, claquemuré chez lui. Et là, verrou bien tiré, il avait ouvert le carton mystérieux qui cachait à tous les yeux profanes le portrait, maintenant achevé, d'une marquise Yorisaka vêtue en princesse japonaise du temps jadis. Et, contemplant cette marquise-là, il se consolait de ne point voir l'autre, la marquise Yorisaka déguisée en femme d'Occident.