Le tout petit salue jusqu'à terre son frère aîné. Il lui demande, avec dix mille respects, des nouvelles de sa santé, et prend la liberté audacieuse de lui envoyer cette lettre sans intérêt.

Le tout petit ose ensuite informer son frère aîné d'une détermination soudaine quoique réfléchie. Il est écrit dans le Liun Iu: «Quand l'Empire est bien gouverné, l'Empereur règle lui-même les cérémonies et la musique[3].» Le tout petit, aujourd'hui même, a connu avec amertume le déshonneur qui résulte de vivre dans une principauté où les cérémonies sont oubliées, la musique inharmonieuse, et les remontrances inutiles. Il est écrit dans le livre de Méng Tzèu: «Celui qui est chargé d'un emploi, s'il ne peut s'en acquitter, doit se retirer[4].» Le tout petit, dans la principauté où il vit, s'efforçait jusqu'à présent d'épargner à une femme encore chaste de trop funestes exemples, et à son époux des disgrâces imméritées. Mais l'effort est vain. Et le tout petit, ne pouvant ainsi s'acquitter de son emploi, a pris la résolution de se retirer. A quelque distance de cette ville,—à quinze lis, selon la mesure de la Nation Centrale—est un lieu nommé Mogui. Le tout petit a dessein de s'y rendre et d'y demeurer plusieurs jours. Le tout petit supplie son frère aîné, très sage et très vieux, de daigner l'excuser, s'il cesse, durant ce laps, de frapper à la porte bienveillante au-dessus de laquelle pendent trois lanternes violettes.

L'homme faible, mais sincère, et qui agit selon son cœur, obtient quelquefois la haute faveur de n'être pas jugé une créature haïssable. C'est dans cet espoir que le tout petit a pris son pinceau malhabile, et s'est permis d'adresser à son frère vieux et illustre des phrases inélégantes et dépourvues de sagesse. Ce dont il sollicite, avec humilité, son pardon.

Le tout petit aurait encore maintes choses à dire. Mais il n'ose, sûr d'avoir déjà trop importuné son très vieux frère. Le tout petit referme donc son cœur, et renonce à exprimer tous les sentiments dont ce cœur est plein.

Le secrétaire intime avait lu.

Tcheou Pé-i acheva la pipe qu'il fumait, repoussa le bambou, appuya sa nuque sur le petit oreiller de cuir, et, levant vers les lanternes du plafond sa main droite, fit jouer la lumière violette sur ses ongles démesurément longs.

—Ho!—dit-il sur un ton de réflexion.

Il considéra l'enfant agenouillé qui pelotait une goutte d'opium contre le verre chaud de la lampe, et songea tout haut, par brèves phrases chinoises:

—Houei, de Liou-hia[5], ne gardait pas assez sa dignité. Et le conducteur de char Wang Leang ne le prit pas pour modèle. Il convient d'approuver Wang Leang.—Toutefois, même les hommes du plus petit peuple savent que les beaux chemins ne mènent pas loin[6]. Il faut que je pense à cela, que je pense à droite et que je pense à gauche[7].

L'enfant collait sur le fourneau la pipée cuite à point. Tcheou Pé-i reprit le bambou dans sa main gauche, et fuma. Puis, la dernière parcelle brune correctement évaporée: