Il s'était assis à côté de l'officier anglais.

—S'il vous plaît, Mitsouko!... le thé,—dit-il.

Elle s'empressa.

Jean-François Felze regardait.

Dans le décor européen, la scène s'affirmait européenne: les deux hommes, l'Anglais et le Japonais,—celui-ci dans son uniforme noir à boutons d'or, calqué sur tous les uniformes de toutes les marines d'Occident,—celui-là dans un vêtement civil d'après-midi, le même qu'il eût porté à Londres ou à Portsmouth, au thé de n'importe quelle lady ... la jeune femme, adroite et prompte dans son rôle d'hôtesse, et se penchant avec grâce pour tendre une tasse pleine... Felze n'apercevait plus le visage asiatique, mais seulement la ligne du corps, presque pareil, sous la robe parisienne, au corps d'une Française ou d'une Espagnole très petite... Non, rien en vérité, ne décelait l'Asie, pas même la face jaune et plate du marquis Yorisaka, quoiqu'elle fût bien visible, elle, et mise en valeur par l'éclairage cru des fenêtres vitrées; mais l'Europe encore avait retouché cette face japonaise, relevé en brosse les cheveux coupés aux ciseaux, allongé les moustaches rudes, élargi le cou dans un faux-col ample. Le marquis Yorisaka, ancien élève de l'École Navale de France, et lieutenant de vaisseau dans la très moderne escadre qui venait de vaincre Makharoff et Witheft, et s'apprêtait à combattre Rodjestvensky, s'était si bien efforcé de ressembler à ses professeurs d'hier, voire à ses adversaires d'aujourd'hui, que c'est à peine s'il différait, pour le regard curieux de Jean-François Felze, du capitaine de vaisseau anglais, assis auprès...

Et cet Anglais même, par son attitude courtoise et familière d'homme du monde en visite chez des amis, marquait avec force que ce logis n'était véritablement point une demeure exotique et bizarre,—la demeure de deux êtres dans les veines de qui pas une goutte de sang aryen ne coulait,—mais bien plutôt la maison toute normale et banale d'un ménage de gens comme il s'en trouve des millions sur les trois continents de la terre, d'un ménage cosmopolite de gens civilisés, en qui le travail niveleur des siècles a effacé tout caractère de race, toute singularité d'origine et tout vestige des mœurs provinciales ou nationales d'autrefois.

—Monsieur Felze,—avait dit tout d'abord le commandant Fergan,—j'ai eu l'honneur d'admirer plusieurs beaux tableaux de vous, car vous n'ignorez pas que vous êtes plus célèbre encore à Londres qu'à Paris... Et d'ailleurs, j'ai vécu longtemps en France, où j'étais attaché naval en même temps que le marquis... Mais, permettez-moi, cependant, de vous féliciter beaucoup du portrait charmant que votre escale à Nagasaki vous procure. Je crois, en vérité, qu'au point où nous en sommes de l'histoire du Japon, les dames japonaises sont ce que le sexe féminin nous peut offrir aujourd'hui de plus intéressant et de plus attrayant... Et je vous envie, monsieur Felze, vous qui allez, avec votre merveilleux talent, fixer sur une toile, le visage et le regard d'une de ces dames réellement supérieures à leurs sœurs aînées d'Europe ou d'Amérique... Ne protestez pas, madame! ou vous allez me forcer de tout dire à monsieur Felze, et de lui faire surtout mon compliment à propos de sa plus grande chance: celle d'avoir pour modèle, non pas telle ou telle de vos compatriotes les plus séduisantes, mais vous-même, la plus séduisante de toutes...

Il souriait, atténuant d'un air de plaisanterie sa louange trop directe. C'était un homme irréprochablement poli et correct, et qui semblait porter visible sur toute sa personne sa qualité d'aide de camp d'un roi. Il avait cette élégance nette et masculine des Anglais de bonne race, et sa lèvre rasée, et son front droit, et ses yeux vifs, et le sourire un peu ironique de sa bouche, le classaient dans une autre catégorie que celle des buveurs d'ale et des mangeurs de bœuf cru. L'École Anglaise a peint de ces portraits de baronnets et de lords, fils des gentils hommes tories du xviiie siècle rivaux de nos comtes ou de nos ducs français.

Les officiers de la marine britannique sont beaucoup moins âgés que les nôtres. Celui-là, malgré son grade et l'importance probable de sa mission au Japon, semblait absolument jeune. Le marquis Yorisaka, simple lieutenant de vaisseau, l'était à peine davantage. Felze, instinctivement, les compara l'un à l'autre, et songea que, peut-être, la marquise Yorisaka les avait comparés aussi...

—Mitsouko,—interrogeait le marquis,—monsieur Felze est-il content de votre toilette? Comment poserez-vous?