—Hirata, ne voyez-vous pas quelque chose, là-bas?... On a piqué midi, si je ne me trompe... Oui. En ce cas, ces nuages verticaux sont probablement les panaches des cheminées russes. Voici venir l'étranger, Hirata, l'étranger que vous croyez haïr si fort...

Il souriait, et ses paupières à demi closes bridaient ses yeux, les resserraient en deux fentes obliques, minces et noires.

—... L'étranger que vous croyez haïr si fort... A ce propos, Hirata ... vous avez pris connaissance des ordres secrets... La tactique est singulièrement modifiée, ne trouvez-vous pas?... en ce qui concerne l'artillerie, surtout...

—Oui...

—Oui! Singulièrement modifiée! On ne dispersera plus le tir, comme autrefois... Le feu sera concentré sur la tête des colonnes ennemies... En outre, afin de parer aux accidents de transmission, on a prévu pour les sections isolées une autonomie très large... La tentative est fort audacieuse. Peut-être ne l'aurions-nous pas risquée, si des renseignements de source européenne,—anglaise,—n'avaient persuadé l'amiral du succès plus que probable, du succès certain que notre audace nous vaudra. Ces renseignements, savez-vous, Hirata, qui les a obtenus? qui les a conquis ou volés, par la force ou par la ruse, hardiment, patiemment, péniblement? C'est moi, Hirata. Il se peut que vous haïssiez l'étranger autant que vous dites. Il se peut que je l'aime autant que vous croyez. Mais il se peut aussi qu'un ennemi tel que vous lui soit moins funeste qu'un ami tel que moi.

Le vicomte Hirata fronça les sourcils.

—Yorisaka,—dit-il,—ma stupidité est si grande que vous n'avez pas pu, je le vois, saisir le sens exact de mes paroles. Vous êtes assurément, pour la flotte russe, un adversaire plus dangereux que je ne suis. Et jamais n'est entrée dans ma tête l'injurieuse supposition que vous ne sachiez le mieux du monde faire votre devoir, et servir très utilement, les desseins de l'Empereur. Mais vous êtes comme ces maîtres d'armes qui tuent sans colère, quoique infailliblement. Aujourd'hui, je tuerai moins bien que vous. Mais je tuerai avec ivresse. Et ma fureur ne peut pas lier amitié avec votre indifférence.

Le marquis Yorisaka s'était croisé les bras:

—Jugez-vous donc,—dit-il, parlant presque bas,—jugez-vous donc que mon indifférence soit autre chose qu'un masque, sous lequel bouillonne une fureur plus furieuse peut-être que la vôtre?... Hirata, je pensais que vos yeux savaient mieux voir!...

Le marquis Yorisaka s'était cette fois départi de son calme: