—Permettez-moi d'abord de rappeler quelques souvenirs qui nous sont communs. Nos familles, quoique souvent ennemies au cours des siècles anciens, ont combattu plus souvent encore l'une à côté de l'autre, durant beaucoup de guerres civiles ou extérieures. Récemment, je veux dire à l'époque du Grand Changement, nos pères ont pris les armes ensemble pour restaurer dans sa splendeur le pouvoir impérial. Et, quoique, un peu plus tard, lors des événements de Koumamoto[1], cette confraternité guerrière se trouvât rompue, le sang versé en cette occasion glorieuse ne nous empêcha point, vous et moi, de nous lier d'amitié, douze ans après, quand nous entrâmes, le même jour, au service de l'Empereur.

—Le sang versé, Yorisaka, lorsqu'il j'exige pas de vengeance, n'a jamais fait que cimenter l'union des deux familles l'une et l'autre fidèles observatrices du Bushido.

—Il en est certainement ainsi. Nous avons été, Hirata, comme sont deux doigts d'une seule main. Mais il me semble que nous ne le sommes plus. Me trompé-je? Je vous conjure de me donner là-dessus votre sentiment, sans courtoisie.

Le vicomte Hirata avait relevé la tête.

—Vous ne vous trompez pas,—dit-il simplement.

—Votre sincérité m'est précieuse,—répliqua le marquis Yorisaka, impassible.—Pardonnez-moi donc si j'y réponds par une sincérité égale. Quoique, en toutes circonstances, vous ayez continué de me témoigner mille égards dont je suis indigne; quoique personne n'ait assurément pu soupçonner, d'après vos paroles ou votre attitude, ce refroidissement de notre amitié, il m'est impossible d'endurer plus longtemps une humiliation même secrète. J'ai donc résolu d'en finir aujourd'hui même; et je vous prie, honorablement, de m'expliquer en quoi j'ai démérité auprès de vous. Telle est ma question.

Ils se regardaient l'un et l'autre fixement, tous deux immobiles et seuls au milieu de la plage arrière ruisselante de pluie et d'embrun. Au-dessus de leurs têtes, les deux canons de la tourelle étendaient leurs volées immenses. Et, tout alentour, la mer, violemment fouettée par le vent, gémissait et hurlait en bouleversant ses lames.

Le vicomte Hirata répondit plus lentement encore que le marquis Yorisaka n'avait parlé:

—Yorisaka, vous avez tout à l'heure rappelé des souvenirs qui nous sont communs. Soyez bien assuré que ces souvenirs-là n'étaient pas sortis de ma mémoire. Me permettrez-vous maintenant d'en rappeler d'autres, qui peut-être sont sortis de votre mémoire à vous? Vous avez parlé du Grand Changement. Il est exact qu'à cette époque illustre, origine de l'ère Meïji, votre clan et mon clan ont ensemble tiré le sabre pour le Mikado contre le Shôgoun. Mais avez-vous oublié la cause première de cette lutte? Il ne s'agissait pas de fidélité dynastique. Nul Shôgoun jamais n'avait usurpé les prérogatives essentielles des Divins Empereurs fils de la Déesse Solaire[2]. Et sept cents années durant, les princes Foudjiwara, ou Taïra, ou Minamoto, ou Hôjô, ou Ashikaga, ou Tokougawa, avaient, sans inconvénient, substitué leur volonté robuste à la faible volonté des Mikados. Qu'y avait-il donc, de changé pour que, tout à coup, tant d'hommes nobles voulussent détruire une organisation sept fois séculaire? Il y avait, Yorisaka, ceci: que, cinq ans plus tôt, des vaisseaux noirs venus d'Europe, avaient bombardé Kagoshima, et que le Shôgoun, au lieu de combattre, avait signé une paix honteuse. Telle fut en vérité la cause. Le Japon, ayant mangé l'insulte et n'ayant pas bu la vengeance, se leva d'un seul bond contre le Shôgoun, au cri dix mille fois répété de: «Mort à l'Étranger!...» Mort à l'Étranger. Ainsi crièrent nos ancêtres, marquis Yorisaka. Ainsi crièrent-ils sur tous les champs de bataille, jusqu'à ce que le Mikado eût été restauré dans sa puissance originelle. Ainsi crièrent mes ancêtres à moi; ainsi criaient-ils encore au jour rouge de Koumamoto, quand, indignés contre le nouveau pouvoir, en apparence aussi débile que l'ancien, ils marchaient derrière Saïgo, qui leur avait promis de laver la honte commune dans la victoire ou dans la mort. Ainsi crié-je aujourd'hui, moi. Car je suis l'héritier légitime de ces cadavres. Leurs tablettes funéraires n'ont jamais quitté ma ceinture. Depuis trente ans que je vis, j'attends l'heure de rendre à ces tablettes ce qui leur est dû: la libation de sang. Et voici que cette heure sonne!... Yorisaka, pardonnez-moi ce long discours. Je ne doute cependant pas qu'il ne vous ait donné pleine satisfaction. Vous n'avez certes point démérité auprès de moi. Et que vous importerait, d'ailleurs, le jugement d'un très petit daïmio, dépourvu d'intelligence? Mais je vous ai ouvert mon cœur et vous y avez lu comme dans un livre imprimé en beaux caractères chinois, très noirs: je hais l'étranger de toute la force de ma haine. Vous, au contraire, qui le haïssiez pareillement jadis, l'aimez aujourd'hui. N'avez-vous pas adopté peu à peu ses mœurs, ses goûts, ses idées, sa langue même, que vous parlez sans cesse avec cet espion anglais, soi-disant notre allié? Loin de moi l'outrecuidance d'un blâme! Tout ce que vous faites est, évidemment, bien fait. Mais nos sentiments opposés creusent entre nous un abîme, un abîme que rien ne pourra combler.

Le vicomte Hirata s'était tu. Le marquis Yorisaka ne répliqua pas tout de suite. Il avait écouté jusqu'au bout sans sourciller, ni détourner son regard. A la fin, ayant réfléchi plusieurs graves minutes, il embrassa d'un geste brusque tout l'horizon du sud, noyé de brumes et de fumées confuses, et, d'un ton détaché, questionna: