Herbert Fergan s'abrita derrière ses mains en cornet, et alluma une cigarette. Il se tenait hors du blockhaus, afin de ne point encombrer davantage l'étroite cellule cuirassée dans laquelle s'agitaient le commandant, l'officier de manœuvre, l'officier de tir et leurs aides. Lui, debout sur la passerelle, et à découvert, regardait avec flegme les projectiles russes éclater à l'entour. Il était brave. Sa cigarette convenablement allumée, il reprit ses jumelles et recommença d'étudier les deux flottes, aux prises. Il regardait lentement, méticuleusement; il épiait avec une curiosité professionnelle les signes de fatigue ou de détresse que donnait l'un ou l'autre de ces combattants acharnés. Ici, c'était une muraille éventrée, un mât rompu, des superstructures en miettes. Là-bas, c'était une cheminée par terre, une tourelle écrasée, un blockhaus emporté. Le profil des vaisseaux, d'abord net et géométrique, se déformait, se dénivelait, se frangeait de débris et de décombres. Par intervalles, Herbert Fergan reposait ses jumelles, ouvrait son carnet, consultait sa montre, et notait quelque épisode de la bataille. Le canon hurlait sans interruption, et si fort que les oreilles brisées n'en souffraient même plus. Et ce n'était qu'en observant la lueur toujours égale et flamboyante dont le Nikkô s'enveloppait comme d'une gloire, que Fergan constatait la vigueur encore intacte du feu nippon. En face, au contraire, les bâtiments russes crépitaient déjà moins dru, comme des bûches à demi consumées, qui ne peuvent plus prodiguer leurs étincelles. Herbert Fergan pivota sur ses talons et parcourut d'un coup d'œil toute la circonférence de l'horizon. Les deux lignes opposées couraient parallèlement vers l'est, l'une régulière et bien manœuvrante, l'autre en désordre et sur le point d'être disloquée. Allons! l'événement justifiait les pronostics: Rodjestvensky n'«étalait» pas contre Togo. Sur le carnet, le crayon sténographia: «2 h. 35, bataille gagnée. Osliabia, désemparé, abandonne. Souwarof, hors de combat. Nikkô, point d'avaries majeures...» Herbert Fergan, bon prophète, sourit. Non que la victoire japonaise lui tînt à cœur! Tout au plus sa sympathie allait-elle moins volontiers aux rustres Moscovites qu'à ces Nippons dont il avait goûté fort agréablement l'hospitalité délicate et voluptueuse... Mais, pour peu qu'on y songeât, la flotte de Togo était proprement une flotte anglaise,—une flotte construite en Angleterre, armée en Angleterre, exercée, aguerrie selon la méthode et les principes anglais.—Et l'amour-propre britannique trouvait son compte dans un succès, tout bien pesé, national...


De la main du sous-officier, il prit le télémètre.


—All right! Avant une heure tout sera fini. Mais il faut vivre jusque-là!...

Un obus—le sixième ou le septième—éclatait sur le spardeck, émiettant çà et là quelques cadavres. Fergan, impassible, se pencha: le pont, tout à l'heure propre et poli comme un parquet de salon, n'était plus qu'un chaos de choses informes, emmêlées, enchevêtrées, déchiquetées, broyées. Du sang ruisselait. Des membres d'hommes, arrachés, alternaient avec des poitrines ouvertes et des entrailles répandues. Et du feu dévorait ces lambeaux. Mais l'eau des pompes à incendie combattait encore victorieusement les flammes, et, sur toutes choses, la canonnade triomphante ne tarissait point. Déchiré, dévasté, meurtri, le cuirassé n'en crachait pas moins furieusement la mort à la face de ses ennemis. Et Fergan, ayant sondé d'un regard toutes ces blessures béantes, mais superficielles, répéta la phrase inscrite l'instant d'avant sur le carnet de notes:

Nikkô, point d'avaries majeures...

Comme il prononçait le dernier mot, un officier, se précipitant hors du blockhaus, le heurta au passage, et, courtois, malgré la fièvre du moment, s'inclina pour s'excuser, avant de continuer sa route.

—Eh! Hirata, cher ami! où courez-vous ainsi?