—Cinq mille neuf cents!...
D'autres obus éclataient çà et là, parmi les vagues, tous en deçà du but. Oui, les Russes tiraient très mal. Une interminable minute passa. Enfin un ronflement brutal, pareil au bruit des ailes d'une abeille démesurée, annonça un coup trop long... Et comme si ce coup trop long eût été le signal attendu pour la riposte, une détonation proche retentit, la première détonation japonaise...
—Cinq mille sept cents mètres!
La voix, toujours irréprochablement nette, détacha chaque syllabe en l'articulant:
—Commencez le feu!...»
Le halo bleuâtre, filtré par le jour extérieur à travers la double embrasure, entre cuirasse et canon, se changea tout d'un coup en un rayonnement pourpre, éblouissant: hors des gueules en arrêt, deux flammes prodigieuses s'étaient ruées, longues de vingt mètres et rouges comme sang. Une secousse effroyable ébranla la tourelle comme une rafale ébranle un roseau. Un tonnerre inouï, dont nul fracas terrestre ne saurait donner l'idée, déchira, accabla toutes les oreilles alentour, laissant tous les hommes, pour plusieurs secondes, sourds et presque ivres. Et les culasses énormes, lourdes chacune comme plusieurs canons de campagne, reculèrent de trois pieds et rebondirent en batterie, plus vite qu'un tireur exercé ne fait tourner le barillet de son revolver. Déjà, la voix de Yorisaka Sadao, glaciale et sereine, ramenait parmi les servants la lucidité et le sang-froid.
—Cinq mille six cents mètres!... Feu accéléré!...
[1] Les commandements japonais ont été traduits en commandements français équivalents.