—Oh! non!... vous n'avez pas entendu... Une bonne Japonaise ne nomme guère son mari... Elle craindrait d'être impolie... Vieux reste des vieilles mœurs!... Nous n'étions pas jadis une nation très féministe. Au temps de l'ancien Japon, avant le Grand Changement de 1868, nos compagnes étaient presque des esclaves. Leur bouche s'en souvient encore, vous le voyez, leur bouche seulement...

Il rit encore, et très galamment, baisa la main de sa femme. Felze observa toutefois la raideur un peu maladroite du geste. Le marquis Yorisaka ne devait pas baiser quotidiennement la main de Mitsouko.

Ayant remarqué peut-être le coup d'œil trop perspicace de son hôte, le marquis, soudain prolixe, insista:

—La vie s'est tellement transformée chez nous, depuis quarante ans!... Certes, les livres vous ont expliqué, à vous Européens, cette transformation. Mais les livres expliquent tout et ne montrent rien. Vous représentez-vous, cher maître, ce qu'était l'existence de l'épouse d'un daïmio, au temps de mon grand-père? La malheureuse vivait prisonnière au fond du château féodal ... prisonnière et, qui pis est, servante de ses propres serviteurs,—messieurs les samouraïs, dont le moindre aurait rougi d'humilier ses deux sabres devant un miroir[1] ... vous diriez en France devant une quenouille.—Songez-y: le Bushido, notre antique code d'honneur plaçait la femme plus bas que terre, et l'homme plus haut que ciel. Dans le château-prison qu'elle habitait, l'épouse d'un daïmio pouvait méditer à loisir sur cet axiome incontesté. Le prince, absent tout le jour, daignait à peine entrer parfois, à la nuit close, dans la chambre conjugale. Et la princesse esclave, sans cesse délaissée, s'occupait uniquement d'obéir à la mère de son époux, laquelle ne manquait jamais d'abuser de l'autorité que les rites chinois avaient établie sans appel et sans limites. Voilà le sort auquel eût été condamnée, quarante ans plus tôt, la femme du daïmio Yorisaka Sadao ... le sort auquel échappe, aujourd'hui, la femme d'un simple officier de marine, votre serviteur, qui n'a garde, lui non plus, de regretter les temps barbares!... Il est plus confortable de se réjouir en compagnie d'hôtes doctes et indulgents, fût-ce dans une bicoque comme celle-ci, que de végéter solitaire et ignorant dans quelque manoir des Tosa ou des Choshoû...

(Il laissait tomber avec dédain les vieux noms illustres).

—... Et il est aussi plus honorable de servir à bord d'un cuirassé de Sa Majesté l'Empereur, que de mener par la campagne quelque bande de guerriers pillards à la solde du Shôgoun, du Shôgoun ou d'un vulgaire chef de clan....

S'interrompant, il prit sur la table à thé une boîte de cigarettes turques, et la tendit ouverte aux deux Européens.

—C'est d'ailleurs à vous, messieurs, que nous devons tout ce progrès dont nous bénéficions chaque jour. Nous saurons ne jamais l'oublier. Et nous n'oublierons pas non plus, combien vous avez mis de patience et de bonne grâce dans votre rôle d'éducateurs. L'élève était certes bien arriéré, et son intelligence, ankylosée par tant de siècles de routine, n'acceptait qu'à grand'peine l'enseignement occidental. Vos leçons ont cependant porté leurs fruits. Et peut-être un jour viendra-t-il que le nouveau Japon, véritablement civilisé, fera enfin honneur à ses maîtres...

Il s'était approché de la marquise Yorisaka et lui présentait la boîte turque, à elle aussi. Elle parut hésiter une seconde, puis, très vite, saisit une cigarette et l'alluma elle-même, sans qu'il eût songé à lui offrir du feu. Il achevait sa tirade, appuyant sur Jean-François Felze un regard vif, dont l'éclat fut soudain voilé par le battement des paupières jaunes.

—Déjà, tout imparfaits que nous sommes encore, votre extrême bienveillance applaudit à nos succès sur les armées russes... Vous nous avez, du premier coup, rendus capables de lutter avantageusement pour notre indépendance.