—D'ailleurs,—songea Felze,—il est recommandé, sur toutes choses, d'obéir à la volonté des vieillards. Et le très vieux Tcheou Pé-i m'a mandé clairement auprès de lui. En cela au moins sa lettre n'est point ambiguë.
La porte, d'abord ouverte sur l'apparition du domestique vêtu de soie bleue, puis refermée, se rouvrit au bout du laps qu'exige la courtoisie. Et Felze, ayant attendu exactement comme il convenait, ni trop, ni trop peu, se persuada qu'il arrivait à l'heure correcte.
Tcheou Pé-i, en effet, ayant reçu, depuis la veille, un très grand nombre de rapports et de messages, tous d'importance, avait renoncé au sommeil pour la durée entière des événements en cours. Il fumait au lieu de dormir, et luttait ainsi sans effort contre la fatigue d'une veille déjà longue de trente-six heures.
Et il vint au-devant du visiteur, et il le reçut avec tout le cérémonial obligatoire, sans que Felze pût distinguer aucune trace de lassitude ou d'insomnie sur la face jaune aux joues concaves dont la bouche sans lèvres souriait.
Puis, dans la fumerie tendue de satin jaune et brodée, du plafond au plancher, de nobles sentences philosophiques écrites en beaux caractères de soie noire,—après avoir bu le vin chaud qu'apporta, selon la bienséance, le serviteur lettré dont la toque était ornée d'une boule de turquoise,—Jean-François Felze et Tcheou Pé-i se couchèrent au milieu de l'amas soyeux des coussins et des étoffes sur trois nattes superposées, plus fines qu'un tissu de lin.
Et ils parlèrent, face à face, le plateau à opium entre leurs poitrines. Ils parlèrent en observant la bienséance et les règles traditionnelles, tandis que deux enfants, agenouillés près de leurs têtes, chauffaient au-dessus de la lampe verte les lourdes gouttes suspendues au bout des aiguilles, et fixaient la pâte bien cuite sur le fourneau des pipes d'argent, d'ivoire, d'écaille ou de bambou.
—Fenn Ta-Jênn,—avait dit d'abord Tcheou Pé-i,—quand on scella, en ce lieu même et sous mes yeux, la lettre grossière et mal calligraphiée que j'ai eu la témérité de dicter pour vous au moins ignorant de mes secrétaires, j'ai prononcé la parole d'usage: I lou fou sing!—Puisse l'Étoile du Bonheur vous accompagner sur la route!—Car je savais que votre cœur vous pousserait à exaucer sur-le-champ mon humble prière, et à nouer sans perdre une heure les cordons du manteau de voyage. Vous arrivez avec une exactitude solaire. Et je m'aperçois avec honte que j'ai été grandement importun. En sorte que je ne saurais vous remercier jusqu'où je dois.
—Pé-i Ta-Jênn,—avait répliqué Jean-François Felze,—la lettre magnifique que j'ai reçue de vous m'a fait à propos souvenir des préceptes de la philosophie, que j'allais oublier, et m'a rappelé à temps dans le Juste et invariable Milieu[2], d'où j'étais sur le point de sortir. Souffrez que je reçoive avec reconnaissance votre bienfait.
Ils fumèrent. La fumerie était tout obscure. Les draperies opaques excluaient le jour extérieur. On eût cru qu'il faisait pleine nuit. Du plafond les neuf lanternes violettes versaient leur clarté de vitrail. La vie brutale semblait proscrite de ce royaume, infiniment pacifique, où n'avait accès qu'une vie surhumaine,—atténuée, assagie, libérée des passions violentes et vaines, libérée du mouvement inharmonieux.
—A présent,—commença Tcheou Pé-i,—il est convenable que je dissipe pour vous les obscurités de ma lettre, obscurités dues, ainsi que certainement vous l'avez deviné, à la seule infirmité de mon esprit.