—Il est écrit dans le livre de Méng Tzèu. «Vous entreprenez des guerres; vous mettez en péril la vie des chefs et des soldats; vous vous attirez l'inimitié des princes. Votre cœur y trouve-t-il de la joie? Non. Vous agissez ainsi pour la seule poursuite de votre grand dessein, vous désirez étendre les limites de vos États, et tenir sous vos lois jusqu'aux étrangers. Mais poursuivre un tel dessein par de tels moyens, c'est monter sur un arbre pour attraper des poissons. La force s'opposant à la force n'a jamais produit que ruine et barbarie. Il convient seulement de s'appliquer à exercer dans l'administration la bienfaisance. Dès lors, tous les officiers, y compris ceux des nations extérieures, veulent avoir des charges dans votre palais. Tous les laboureurs, y compris ceux des nations extérieures, veulent cultiver la terre dans vos campagnes. Tous les marchands, soit ambulants, soit sédentaires, y compris ceux des nations extérieures, veulent déposer leurs marchandises dans votre marché. S'ils sont disposés de la sorte, qui pourra les arrêter. Je sais un prince qui régnait d'abord sur un territoire de soixante-dix lis, et qui a régné ensuite sur tout l'Empire[3]

Tcheou Pé-i, solennel, ponctua la citation d'une sorte d'exclamation poussée du plus profond de la gorge.

—Il est écrit dans le livre de K'òung Tzèu: «La principauté de Lou penche vers son déclin et se divise en plusieurs parties. Vous ne savez pas lui conserver son intégrité; et vous pensez à exciter une levée de boucliers dans son sein. Je crains bien que vous ne rencontriez de grands embarras non pas sur la frontière, mais dans l'intérieur même de votre maison[4]

Tcheou Pé-i répéta son exclamation respectueuse; puis, ayant fermé les yeux:

—Il me paraît que ces textes s'appliquent avec une égale justesse à l'Empire des Oros, vaincu, et au royaume du Soleil Levant, vainqueur. Tout peuple qui engage une guerre inutile et sanglante abdique sa sagesse ancienne et renie la civilisation.

C'est pourquoi il n'importe aucunement que le nouveau Japon, barbare, ait abattu la nouvelle Russie, barbare. Il n'aurait pas importé davantage que la nouvelle Russie eût abattu le nouveau Japon. C'était le combat du tigre rayé contre le tigre ocellé. L'issue de ce combat est sans intérêt pour les hommes.

Il appuya sa bouche sans lèvres contre le jade d'une pipe que lui tendait l'enfant agenouillé, et, d'un seul trait, aspira toute la fumée grise.

—Sans intérêt,—répéta-t-il.

Ses yeux rouverts promenaient de droite à gauche leurs lueurs perspicaces.

—Ma mémoire à moi—reprit-il après un silence—est tout à fait infidèle et incertaine. Mais, au cours de la conversation que nous avons eue, le lendemain de votre arrivée dans cette ville, vous avez prononcé des paroles si mémorables que je n'ai pu, malgré mon infirmité, les oublier. Vous avez très ingénieusement comparé l'Empire à un vase enfermant la précieuse liqueur des anciens préceptes. Et vous avez, non sans grande raison, redouté pour la liqueur inestimable la fragilité du vase impérial. Si l'Empire est en effet subjugué, qu'adviendra-t-il des anciens préceptes? A cette question très philosophique, la pauvreté de mon intelligence ne me permit point de répondre sur-le-champ. Je réponds, après dix mille réflexions et méditations, je réponds aujourd'hui, éclairé enfin par les événements. L'immortalité des anciens préceptes n'est pas liée à la vie périssable de l'Empire. L'Empire peut être subjugué: pourvu que le Fils du Ciel ait fait son devoir jusqu'au bout, observé les rites, gardé les cinq lois morales, et pratiqué les trois vertus indispensables, qui sont l'humanité, la prudence et la force d'âme; pourvu que chaque prince, chaque ministre, chaque préfet, chaque homme du peuple aient pareillement fait leur devoir, observé les rites, gardé les cinq lois et pratiqué les trois vertus, il n'importe en rien que l'Empire soit vaincu ou soit vainqueur. Il n'importe en rien que tous ses habitants soient morts ou soient vivants. S'ils sont morts, leur exemple irréprochable leur survit, et leurs ennemis mêmes sont contraints de l'admirer et de le suivre. Et l'immortalité des anciens préceptes en est renouvelée et rajeunie. Au contraire, la nation qui s'écarte du Milieu Invariable en vue d'un avantage momentané, d'un succès fugitif, d'une gloire apparente ou d'un profit mensonger, compromet gravement sa réputation et son honneur, et ne peut plus laisser dans l'histoire qu'un souvenir souillé, capable de corrompre par contagion toutes les nations à venir, jusqu'à la trentième et jusqu'à la soixantième génération.