Il suspendit son discours pour considérer attentivement la pipée fort grosse que l'enfant agenouillé près du plateau de nacre venait de coller sur un fourneau nettoyé de frais. Puis concluant:
—Que pèse la destinée matérielle d'une seule nation, en regard de l'évolution morale de l'humanité entière?
Ayant jugé de la sorte, il fuma coup sur coup deux pipes. Et la drogue ayant versé de l'indulgence dans son âme, il sourit:
—Le royaume du Soleil Levant, trop jeune, ignore ces choses. Il les saurait, s'il avait vécu, comme la Nation Centrale, dix mille années, et si, d'année en année, il était devenu plus sage.
Felze avait écouté sans rien dire. Mais Tcheou Pé-i ne parlant plus, la courtoisie maintenant ordonnait au visiteur de rompre le silence. Et le visiteur s'en souvint.
—Pé-i Ta-Jênn,—dit-il,—vous êtes mon frère aîné, très vieux et très sage. Et, certes, je ne reprendrai pas un seul mot dans tout ce que vous avez dit. Comme vous, je pense que le royaume du Soleil Levant est un royaume jeune. Les jeunes royaumes sont comme les jeunes hommes: ils aiment la vie d'un amour exagéré. Pour ne pas mourir, le royaume du Soleil Levant s'est écarté du Milieu Invariable. Son excuse réside dans la beauté de la vie et dans la laideur de la mort. Pé-i Ta-Jênn, aimer la vie est une vertu.
—Oui,—prononça le fumeur.—Mais la pratique d'aucune vertu ne doit conduire les hommes hors du Milieu Invariable, hors de la Loi Primordiale, base et piédestal de la société et du monde.
Il se renversa sur le dos, et toucha de la nuque l'oreiller de cuir. Sa main aux ongles démesurés s'éleva vers les lanternes du plafond.
—Sous la dynastie Han,—dit il,—un Empereur régna, qui se nommait Kao. Il avait, se conformant aux rites, une épouse-impératrice, du nom de Lu, et une concubine-princesse, du nom de Tsi.
«Et celle-là lui avait donné un fils, prince du premier rang, qu'on appelait Hoéi; et celle-ci lui avait donné un fils, prince du second rang, qu'on appelait Joui.