«Or, quand l'Empereur fut plein de jours, il manda ses ministres et ses grands préfets, et les interrogea afin de savoir si les philosophes de l'antiquité autorisaient les souverains de la Nation Centrale à changer l'ordre de succession au trône, et si lui, Kao, pouvait par conséquent suivre le désir de son cœur, et léguer le pouvoir au prince du second rang, Joui, plutôt qu'au prince du premier rang, Hoéi. A quoi les ministres et les grands préfets répondirent que non. Alors, obéissant aux philosophes, l'Empereur Kao légua le pouvoir au prince du premier rang, Hoéi, puis tomba majestueusement (dans la mort), comme tombe la cime d'une haute montagne[5].
«En ce temps-là, le prince du premier rang, Hoéi, n'était pas encore capable de diriger lui-même les cérémonies en l'honneur des esprits qui veillent sur la terre et les grains. Devenu Empereur, il porta des vêtements très courts[6]. En sorte que l'épouse-impératrice, Lu, exerça la régence.
«C'était une femme au cœur dur.
«Elle fit d'abord emprisonner la princesse concubine Tsi, la réservant pour des supplices. Elle ordonna ensuite que le prince du second rang, Joui, fût empoisonné; et elle envoya le poison au précepteur de ce prince.
«Mais le précepteur, homme juste, ayant relu tous les livres sacrés et tous les livres classiques, n'y trouva pas l'autorisation de tuer l'élève à lui confié par le Fils du Ciel défunt. C'est pourquoi, plutôt que d'obéir, il but lui-même le poison.
«Et la nouvelle en étant parvenue aux oreilles de l'Empereur-enfant, Hoéi, celui-ci, plein d'admiration et de pitié, prit sous sa protection le prince-enfant, Joui, et la mère de ce prince, Tsi. Et l'impératrice-régente, Lu, n'osa pas poursuivre sur-le-champ ses desseins noirs.
«Elle attendit, comme attend le tigre rayé, lorsqu'il guette le départ du berger pour ensanglanter le troupeau. Et quand vint le troisième mois de l'été, l'Empereur étant allé, comme il est prescrit, pêcher les grandes tortues marines, elle profita de cette absence.
«Elle tua d'abord de ses mains le prince du second rang, Joui, en lui traversant la cervelle de longues aiguilles. Elle tira ensuite de prison la mère de ce prince, Tsi, et lui coupa le nez, les lèvres et les quatre membres à l'articulation des coudes et des genoux. Enfin, lui ayant diminué les oreilles au fer rouge, en forme d'oreilles de porc, elle lui fit boire un philtre qui ôte l'intelligence et la condamna à vivre sur le fumier, au sud du palais, et à porter le nom de truie humaine.
«Toutes choses évidemment inspirées par l'esprit de rancune; et cruelles.
«L'Empereur Hoéi, cependant, revenait, ayant pêché les grandes tortues marines. Arrivant au palais par la plaine du sud, il vit, en passant, la truie humaine. Et, saisi d'horreur à cette vue, il s'écria, avant d'avoir réfléchi: «Ceci est contraire à l'humanité. Ma mère a eu tort.»