«Or, cette histoire nous est rapportée dans toutes les annales de l'Empire, par tous les philosophes et par tous les grands lettrés.

«Et toutes les annales, et tous les philosophes, et tous les grands lettrés s'accordent à ne pas blâmer l'impératrice-régente, Lu, quoi qu'elle ait effectivement manqué à la vertu d'humanité, mais sans outrepasser son droit d'impératrice-régente, maîtresse absolue en l'absence de l'Empereur-enfant.

«Et toutes les annales, et tous les philosophes, et tous les grands lettrés s'accordent à blâmer l'Empereur-enfant, Hoéi, quoi qu'il ait observé la vertu d'humanité, mais en manquant à la Loi Primordiale, laquelle ordonne aux fils de ne jamais juger leurs mères. Car il est écrit dans le Néi Tse[7]: «En présence de leurs parents, les fils obéissent et se taisent.»

Tcheou Pé-i laissa retomber sa main, et se tut. Et cette fois, Jean-François Felze ne répliqua pas.

La fumée grise emplissait maintenant la fumerie d'un brouillard odorant. Au-dessus de ce brouillard, les neuf lanternes violettes brillaient comme brillent les étoiles dans une nuit de novembre, embrumée. Plusieurs heures avaient coulé, onctueuses comme du lait.

Et Jean-François Felze, reconquis peu à peu par la drogue souveraine, commençait d'oublier toutes choses extérieures, et doutait de bonne foi qu'il existât, hors de ces murs de satin jaune, un monde réel où des êtres vivaient et ne fumaient point...

Mais Tcheou Pé-i, tout à coup, toussa deux fois, et sa voix rauque résonna encore, dissipant le rêve presque cristallisé du visiteur:

—Fenn Ta-Jênn, quand le philosophe s'est élevé jusqu'aux spéculations suprêmes de la pensée, il n'en redescend pas sans effort vers les incidents médiocres de la vie. K'oung Tzèu toutefois excellait en cela. Et il sied que, très humblement, nous l'imitions. Sachez donc, après avoir su tout le reste, que plusieurs des hommes que vous avez connus dans ce pays sont morts hier: le marquis Yorisaka Sadao, et son ami le vicomte Hirata Takamori, et son autre ami, l'étranger de la Nation aux Cheveux Rouges. Tous ont péri glorieusement selon la morale des guerriers.

Trop de pipes avaient, l'une après l'autre, insinué leur vertu sereine dans l'âme de Jean-François Felze. Jean-François Felze, apprenant de la sorte le deuil total et la ruine du seul foyer nippon où il eût été reçu en ami, ne s'émut pas.

—Cette mort est triste,—dit-il simplement,—à cause de la solitude très lamentable où va vivre désormais la marquise Yorisaka Mitsouko, laquelle perd du même coup son mari et ses amis les plus chers.