Il hocha la tête. Il se souvenait du garden-party à bord de l'Yseult, et de Mrs. Hockley et du prince Alghero....
—Las!—murmura-t-il.—L'alcool d'Europe monte vite à la tête d'une mousmé, cette mousmé fût-elle marquise!...
Rue Megasaki, il n'y avait point de kourouma. Et il n'y en avait point non plus rue Hirobaba. Felze gagna Moto-Kago machi l'inévitable. Une foule opaque s'y pressait et s'y bousculait, et il ne fallait pas avoir une longue pratique des foules japonaises pour voir du premier coup d'œil que celle-ci était tout hors d'elle-même et bouleversée par une extraordinaire émotion. La nouvelle de la grande victoire remportée la veille venait d'être répandue dans Nagasaki. Et déjà chaque boutique, chaque logis, chaque fenêtre s'ornait précipitamment de drapeaux et de banderoles. Surexcitée follement, ivre d'orgueil et de triomphe, la foule abandonnait la mesure et la décence nationale et manifestait sa joie presque comme les cohues d'Occident manifestent la leur. Il y avait des cris, des chants, des cortèges. Il y avait des bagarres et presque des rixes. Il y avait des énergumènes et peut-être des ivrognes. Felze, s'efforçant de traverser la rue pour gagner le quai, faillit tomber. Deux mousmés s'étaient précipitées contre ses jambes, deux mousmés qui couraient et s'égosillaient, leurs belles coques noires en grand désordre, des mèches flottant au vent.
—Las!—dit encore Felze.—Il n'importe véritablement pas beaucoup que le nouveau Japon ait vaincu la Russie, nouvelle ou vieille...
Sur le quai les kouroumayas n'avaient toutefois point perdu leur ancienne courtoisie. Et Felze, ayant prononcé les mots magiques: Yorisaka koshakou, il y eut grande concurrence parmi toute la gent trotteuse, pour l'honneur de conduire l'étranger très honorable chez le noble marquis, jadis daïmio...
XXXIII
Dans le boudoir pompadour, entre le piano d'Erard et la glace à cadre doré, rien n'était changé. Par les fenêtres à vitres, des rayons de soleil entraient joyeusement, répandant partout un air de fête, et parsemant de pierreries multicolores les fleurs des porte-bouquets. Felze observa que ces fleurs n'étaient plus comme jadis des branches coupées aux cerisiers nationaux, mais des orchidées américaines...
—Qui sait!—songea-t-il, soudain amer.—L'Amérique a passé par là... Herbert Fergan lui-même n'obtiendra peut-être pas une larme! Tant mieux et tant pis!
Il s'était approché de la fenêtre, il regardait le jardin minuscule, et ses rocailles, et ses cascades, et ses forêts pour Lilliputiens. Une voix qu'il n'avait point oubliée, une voix chantante et douce, menue comme un cri d'oiseau, répéta tout à coup derrière lui, la phrase de bienvenue qui l'avait accueilli pour la première fois, dans ce même salon, six semaines auparavant: