—Pé-i Ta-Jênn[7],—dit-il,—votre bouche trop indulgente a prononcé des mots harmonieux et conformes à la raison. Il est raisonnable, en effet, d'attribuer la folie aux jeunes gens, et le bon sens aux hommes âgés, même s'ils ont vécu, comme moi, en vain. Cependant, je me souviens des époques que vous venez d'évoquer; je me souviens de l'École de Rome, et de votre ville de Pékin, célèbre entre toutes les villes. Et voici que je m'aperçois de ma folie présente, de ma folie d'homme âgé, pire assurément que n'était ma folie d'homme jeune, pire que n'était ma folie d'enfant.

Il s'interrompit pour fumer une deuxième pipe, que lui présentait le serviteur agenouillé.

—Pé-i Ta-Jênn,—reprit-il,—à Rome, j'étais un écolier stupide; mais j'étudiais avec respect la tradition des anciens maîtres. A Pékin, j'étais un voyageur inintelligent; mais je m'efforçais d'ouvrir mes yeux au spectacle du Ciel, de la Terre et des Dix Mille Choses Créées. Maintenant, je n'étudie plus, mes yeux ne savent plus voir, et je vis comme vivent le loup et le lièvre, en abandonnant la direction de mes pas au hasard et aux passions impudiques. Les lettrés et les fonctionnaires de ma nation ont eu le tort de me décerner beaucoup de récompenses et beaucoup d'honneurs, tous immérités. Pour quelques tableaux peints grossièrement et sans art, ces hommes dépourvus de jugement m'ont désigné à l'attention du peuple et à l'admiration des ignorants. Ma tête était faible. Le vin chaud de la gloire l'a enivrée. Et c'est alors que sont venus s'offrir à moi tous les plaisirs impurs et toutes les voluptés dégradantes. Je n'ai pas su les repousser. Et je suis leur esclave. Par respect pour la maison très chaste de mon hôte, je n'en dirai pas plus long. Qu'il me soit seulement permis de comparer le modeste vaisseau de mon ancien voyage à la jonque heureuse d'un pêcheur ou d'un marchand, contents l'un et l'autre d'affronter la mer dans l'espoir des richesses à acquérir, et le somptueux navire qui me ramène aujourd'hui dans l'Empire du Milieu, à quelqu'un de ces bateaux ornés, dentelés et dorés, que l'on voit sur la rivière du Kouang-Tong, et à l'intérieur desquels les débauchés finissent de s'avilir.

—Il m'est absolument impossible—prononça Tcheou Pé-i—d'approuver votre sévérité envers vous-même.

Il fit un signe, et le serviteur agenouillé près de lui remplaça la pipe de bois d'aigle par une pipe d'écaille brune.

—Il m'est impossible,—répéta Tcheou Pé-i,—d'approuver votre sévérité, parce que nul homme n'est exempt de fautes, et que, seuls, les hommes très vertueux ont le courage de s'accuser sans restriction. En outre, votre prudence est conforme aux rites: car il écrit dans le Li Ki: «Ce qui doit être dit dans les appartements ne doit pas être dit hors des appartements[8].» Et le lettré qui observe la bienséance dans ses propos est incapable de l'offenser dans ses actes.

Il fuma la pipe d'écaille brune, et rejeta par les narines une fumée plus opaque et d'un parfum plus fort.

Felze hochait la tête:

—Mon frère aîné, très sage et très vieux, n'a pas plongé dans le marais fangeux où se débat avec déshonneur son tout petit frère. Mon frère aîné n'a pas vu par ses yeux, et il ignore.

—Je n'ignore pas,—dit Tcheou Pé-i.