—Daignez boire,—dit Tcheou Pé-i.

La coupe était de jade; non point de jade vert—iaó,—mais de jade blanc et diaphane—iu;—du jade que les rites réservent aux princes, aux vice-rois et aux ministres.

—Je boirai—dit Felze—dans la coupe de bois sans ornement.

Il but toutefois dans la coupe de jade, après que le maître de la maison eut insisté trois fois. Et, Tcheou Pé-i ayant bu après son hôte, tous deux se couchèrent en face l'un de l'autre, le plateau de nacre entre leurs visages.

A présent, le cérémonial était accompli. Tcheou Pé-i parla:

—Fenn Ta-Jênn[5],—dit-il,—tout à l'heure, quand votre carte très illustre m'a été présentée, mon cœur a battu d'une grande joie. Il y a trente ans que je vous ai rencontré pour la première fois, dans cette École de Rome que j'avais voulu visiter, moi, voyageur très humble, curieux de voir, dans votre Europe magnifique, autre chose que des soldats et des machines de guerre. Il y a quinze ans que je vous ai rencontré pour la seconde fois, dans cette ville de Pékin que vous honoriez d'une longue halte, au cours du docte pèlerinage que votre sagesse vous avait conseillé d'entreprendre dans tous les pays où vivent des hommes. Et la première rencontre m'avait révélé un adolescent courtois, savant et penseur comme sont rarement les vieillards. Et la seconde, un philosophe digne d'être égalé aux maîtres des âges antiques. Quinze ans ont encore passé. Je vous revois. Et je me réjouis, sachant que je vais goûter, en votre compagnie, le bonheur indicible que goûtait Tseng-Si, le tout petit disciple, lorsque, sa cithare vibrant sous ses doigts, il accompagnait d'une harmonie timide les préceptes du grand K'òung Tzèu.

Il parlait un français assez pur; mais sa voix sourde et rauque hésitait longuement entre chaque phrase, parce qu'il pensait en chinois, et traduisait, au fur et à mesure, son discours. Il poursuivit:

—J'écoute donc, et j'attends vos paroles comme le laboureur attend la récolte du blé au premier mois de l'été et la récolte du millet glutineux au premier mois de l'automne. Toutefois, fumons d'abord tous deux, afin que l'opium dissipe les nuages de notre intelligence, purifie notre jugement, rende plus musicale notre oreille, et nous supprime la sensation tyrannique de la chaleur et du froid, source de beaucoup d'erreurs grossières. Je sais que les hommes de ce pays, dans un esprit de singulier despotisme, ont proscrit l'opium par des lois sévères. Mais cette maison, quoique très modeste, n'obéit à aucune loi. Fumons donc. La pipe que voici est faite de bois d'aigle,—ki-nam.—Sa vertu adoucissante la rend précieuse aux fumeurs de votre noble Occident, plus nerveux que le sont les fils de l'obscure Nation Centrale[6].

Silencieux, Jean-François Felze accepta la pipe que lui présentait un des jeunes garçons agenouillés. Et, de toute la force de ses poumons, il aspira la fumée grise, tandis que l'enfant maintenait au-dessus de la lampe le petit cylindre brun collé au trou du fourneau. L'opium grésilla, fondit, s'évapora. Et Felze, ayant d'un seul trait épuisé toute la pipée, appuya aux nattes ses deux épaules, pour mieux dilater sa poitrine, et garder plus longtemps, mêlées à ses fibres, les volutes de la drogue philosophique et bienveillante.

Mais au bout d'une minute, et pendant que Tcheou Pé-i fumait à son tour, Felze, comme il en était prié, parla: