—Je marcherai très vite,—répliqua Felze.
Mais, ayant franchi le seuil, il ne fit qu'un pas, et s'arrêta.
La seconde salle, merveilleusement tapissée, meublée, décorée, selon le goût chinois, n'offrait point de sol où marcher, car tous les tatamis disparaissaient sous un amas splendide de velours, de brocarts, de crêpes, de moires, de draps d'argent et de draps d'or. Et la salle entière n'était proprement qu'un divan, qu'un lit de repos, immense et princier.
Les quatre murs étaient vêtus de satin jaune, et tout brodés, du plafond au plancher, de longues sentences philosophiques écrites verticalement en caractères de soie noire. Des solives, neuf lanternes violettes pendaient, versant une clarté de vitrail. A l'angle nord, un Bouddha de bronze, plus grand qu'un homme, souriait parmi des bâtons de parfum, au-dessus d'un éblouissant cercueil constellé de métaux précieux et de pierreries. Trois guéridons—d'ébène, d'ivoire et de laque rouge—portaient un brûle-encens, un vase à vin chaud et un prodigieux tigre de faïence antique. Et, au centre des soieries qui jonchaient la terre, un socle d'argent ciselé, posé sur un plateau de nacre, élevait une lampe à opium, dont la flamme, voilée par des papillons et des mouches d'émail vert, scintillait comme une émeraude. Les pipes, les aiguilles, les fourneaux, les boîtes de corne et de porcelaine étaient rangés à l'entour. Et l'odeur de la drogue sacrée régnait partout, souveraine.
Tcheou Pé-i étendit le bras:
—Daignez—dit-il—choisir la place où votre natte[3] sera déroulée.
—Toutes les places sont trop flatteuses,—répondit Felze.
Deux jeunes garçons, à genoux près de la lampe à opium, disposèrent aussitôt, l'une sur l'autre, trois nattes plus fines qu'un tissu de lin. Et Felze fit le geste d'en ôter une, pour protester contre cet excès d'honneur. Mais Tcheou Pé-i se hâta de l'en empêcher.
Les deux jeunes garçons disposèrent alors, parallèlement aux nattes du visiteur, les nattes du maître de la maison. Puis, à celles-ci et à celles-là, ils ajoutèrent, du côté du plateau de nacre, plusieurs petits oreillers de cuir dur. Après quoi, ils reculèrent, toujours à genoux, et tinrent chacun dans la main gauche une pipe et dans la main droite une aiguille, respectueusement.
Mais, avant de prendre place sur les nattes, Tcheou Pé-i fit un signe, et un autre serviteur, celui-ci d'un rang plus noble, ainsi qu'en témoignait sa toque à boule de turquoise[4], prit sur le guéridon d'ivoire le vase à vin chaud, et emplit une coupe.