La salle à manger du yacht était énorme, et d'un luxe si brutal et si agressif qu'on devinait d'abord, et du premier coup d'œil, que ce luxe avait dessein d'éblouir, d'aveugler et d'écraser. On se serait cru partout plutôt qu'à bord d'un navire. L'abus des corniches et des cariatides, l'entassement des peintures, des sculptures et des dorures, faisaient songer à quelque foyer d'Opéra Royal ou Impérial, voire aux salons de roulette d'un Monte-Carlo exagérément somptueux. Mrs. Hockley, propriétaire de l'Yseult, était quatre-vingts fois millionnaire, et entendait que personne au monde n'en doutât.
Un maître d'hôtel, en habit d'amiral, apportait sur un plateau de vermeil le early breakfast à l'américaine: confiture de gingembre, biscuits, toasts et thé noir.
—Pourquoi deux tasses seulement?
—Madame, monsieur Felze n'est pas encore rentré à bord...
—Cela ne vous regarde pas. Trois tasses immédiatement.
Mrs. Hockley commandait d'une voix parfaitement calme,—nonchalante. Mais le tas de ses quatre-vingts millions la haussait évidemment fort au-dessus de l'humanité domestique.
Elle daigna pourtant servir le sucre et la crème à la jeune fille qu'elle avait nommée miss Vane, et qui n'était officiellement que sa lectrice.
Maintenant, elles déjeunaient en face l'une de l'autre, Mrs. Hockley et miss Vane. Elles buvaient beaucoup de thé, mangeaient beaucoup de toasts, et tartinaient de gingembre une large douzaine de biscuits salés. Cet appétit anglo-saxon contrastait d'amusante manière avec la grâce délicate de Mrs. Hockley, et surtout avec le charme presque éthéré de miss Vane. Miss Vane était, en effet, un véritable lis, blanc et mince à miracle, un lis onduleux à longue tige flexible et fragile. Les jambes fuselées, les hanches étroites, la taille gracile, figuraient cette tige, d'où sortait la chair nue de la gorge comme une corolle à peine épanouie. Miss Vane portait un étrange vêtement, moitié robe de bal et moitié chemise, très ouvert et très flottant, dont la soie vert d'eau mettait en parfaite valeur des yeux couleur d'algue et des cheveux couleur de jais.
Mrs. Hockley, moins fleur, était plus femme, et, si l'on peut dire, plus animale. En la regardant, on ne l'eût comparée à rien du tout, sauf à ce qu'elle était: une Américaine de trente ans, admirablement, irréprochablement belle. Cette beauté sans un défaut constituait la première et la plus éclatante des trois auréoles de Mrs. Hockley, la seconde étant son énorme fortune, et la troisième, ses aventures tapageuses, dont les deux plus notoires avaient été son divorce et le suicide de son ex-mari. Bien des princesses de New-York ou de Philadelphie eussent été célèbres par la seule possession du yacht le plus splendide qui fût, et par le seul triomphe de s'y promener en compagnie d'un Jean-François Felze, esclave. Mais dès qu'on avait vu Mrs. Hockley, on oubliait qu'elle était riche, et qu'elle avait asservi, après dix autres hommes connus ou illustres, le plus noble peut-être des artistes du siècle. On oubliait tout pour admirer un corps, un visage dont chaque ligne atteignait la perfection. Mrs. Hockley était grande et blonde, et très svelte quoique musclée. Ses yeux étaient noirs; sa peau dorée et lumineuse. Mais aucun de ses traits ne caractérisait l'ensemble, qui ne se détaillait point, et valait par son équilibre et son harmonie. Mrs. Hockley était tout entière, belle sans autre adjectif qui pût préciser. Felze, pour la peindre, et fixer sur une toile cette puissance séductrice qui émanait à la fois du front, de la bouche, de la taille, des hanches et des chevilles, avait dû faire le portrait de tout, et même de la robe.
Miss Vane, ayant achevé son treizième biscuit au gingembre, se renversa dans sa chaise à pivot...