—Monsieur Felze,—avait-il dit tout d'abord,—vous souvenez-vous d'un passage de Thucydide qui est peut-être ce qu'il y a de plus profond dans la littérature psychologique de tous les pays et de tous les siècles? Excusez-moi de faire le pédant: nous autres Anglais sommes très forts en grec... C'est même cette force-là qui nous fait, dans la vie pratique, si piteusement inférieurs aux compatriotes de Mrs. Hockley... Or donc, l'an III de la 87e olympiade, au plus fort de la célèbre peste qui dévasta Athènes, Thucydide nous affirme qu'une véritable folie de plaisir s'abattit sur la ville pourtant pleine de deuils et d'agonies. Et il ne s'en étonne point d'ailleurs, et semble considérer la chose comme tout à fait naturelle,—selon l'instinct humain. Oui.—Eh bien! monsieur Felze, Thucydide n'a pas tort. Car ce matin, moi qui suis à Nagasaki comme les Athéniens d'alors étaient à Athènes, je veux dire sous la menace d'une mort inattendue et foudroyante, je me suis éveillé avec le désir de jouir très énergiquement de la vie!...

Jean-François Felze avait levé les sourcils:

—Vous êtes sous une menace de mort?

—Je suis sous la menace d'un boulet russe. Moi aussi je dois rejoindre bientôt le cuirassé du marquis Yorisaka. Et j'assisterai à la prochaine bataille. Magnifique spectacle, monsieur Felze, mais assez périlleux. Avez-vous quelquefois vu des combats de gladiateurs? Je vais en voir un. Aucune chose n'est plus excitante! Toutefois, petit inconvénient: il n'y a point de gradins autour du cirque, si bien que je suis forcé de descendre dans l'arène!

Il riait. Et le marquis Yorisaka, gladiateur débonnaire, riait avec lui, de la meilleure grâce du monde.

Herbert Fergan avait ensuite complimenté fort adroitement Mrs. Hockley sur son yacht. L'Américaine en était orgueilleuse, et se plaisait à entendre redire qu'elle possédait incontestablement le plus beau navire de plaisance qui existât. Toutefois, malgré la valeur d'un éloge décerné par un capitaine de vaisseau, aide de camp du roi d'Angleterre, Mrs. Hockley n'y prêta qu'une oreille distraite, et ne détourna point son attention de la marquise Yorisaka, qui l'occupait toute.

Assises toutes deux sur le sopha, et près l'une de l'autre, l'Américaine et la Japonaise faisaient maintenant figures d'amies intimes. Mrs. Hockley s'était emparée des mains de sa nouvelle amie, et lui parlant à voix confidentielle, l'interrogeait infatigablement sur son enfance, sa jeunesse, son mariage, ses goûts, ses plaisirs, ses lectures, ses idées religieuses et ses opinions philosophiques. Elle déployait dans cette inquisition toute l'exaspérante curiosité des femmes de sa race, lesquelles s'entraînent, dès qu'elles sont petites filles, au sport des questions innombrables et inutiles, des questions sans intérêt ni fin, et, toute leur vie, emmagasinent au fond de leurs cervelles mille et mille renseignements, mille et mille documents—laborieusement obtenus, laborieusement classés, rangés, étiquetés,—jamais assimilés, jamais compris...


Et Felze peignait, silencieux, enthousiasmé