Miss Elsa Vane, lectrice correcte, était assise sur une chaise à dossier droit, et n'avait point quitté sa robe de dîner, robe, d'ailleurs, plus indécente, en sa qualité de robe, que la chemise de Mrs. Hockley, en sa qualité de chemise,—la différence en était du dégrafé au nu,—mais, tout de même, robe. Et l'habit faisant, comme chacun le sait, le moine, miss Vane corrigeait, par son vêtement et par son attitude, ce que Mrs. Hockley pouvait avoir d'un peu hardi dans son attitude et dans son vêtement.
Tel était d'ailleurs le cérémonial de chaque soirée. Mrs. Hockley n'en changeait point, détestant toute infraction au protocole.
Et miss Vane lisait, ce soir-là, le chapitre onze du volume dont elle avait lu, la veille, le chapitre dix.
La voix légèrement nasillarde, comme sont toutes les voix yankees, mais bien timbrée, et très grave pour un timbre de jeune fille, achevait en scandant les mots:
—«Et cependant—étrange contradiction pour ceux qui croient au temps—l'histoire géologique nous montre que la vie n'est qu'un court épisode entre deux éternités de mort, et que, dans cet épisode même, la pensée consciente n'a duré et ne durera qu'un moment. La pensée n'est qu'un éclair au milieu d'une longue nuit.
«Mais c'est cet éclair qui est tout.»
—M. Poincaré,—prononça Mrs. Hockley,—est un original écrivain.
Miss Vane, fatiguée, buvait la traditionnelle citronnade, lemonsquash, préparée d'avance.
—Original,—répéta Mrs. Hockley.—Philosophique assurément. Un peu superficiel, ne trouvez-vous pas? Trop français et dépourvu de la profondeur allemande...
—Oui,—dit miss Vane,—les Allemands adaptent à chaque sujet une langue particulière qu'il est agréable de connaître et de comprendre, parce qu'elle fixe notre esprit. M. Poincaré parle la langue de tout le monde. Et il y a là une frivole tendance.