Voici le char funéraire, qui arrive au pas, fendant la cohue. Les chevaux sont très caparaçonnés. Les quatre colonnettes d'ébène portent de gros panaches qui oscillent. Et voici des couronnes, dix, vingt, trente couronnes, toutes enguirlandées de rubans tricolores. Sur chacune, une inscription en lettres d'or. Je ne peux pas déchiffrer, je suis trop loin. Peut-être tout à l'heure, quand le cortège défilera...

Ah!... un remous dans toute la rue... La levée du corps, probablement.—Oui.—Voici les croque-morts, qui sortent de l'allée. Ils marchent lestement, sans peiner à la tâche. Mon cercueil n'est guère lourd. Je me hausse pour le mieux examiner. Il est plat, à la mode du pays. Le bois disparaît sous les plis du drapeau jeté par-dessus. Et maintenant, d'autres hommes noirs s'approchent, et disposent sur le char une défroque bleu de ciel avec un sabre de cavalerie dont la lame et le fourreau croisés tintent:—mon uniforme et mes armes;—en effet, c'est l'usage;—mes croix aussi, sans doute: je n'ai pas vu, je n'ai pas eu le temps de voir...

D'ailleurs, je vois autre chose ... je vois ... oui ... je vois avec ces autres yeux mobiles et infaillibles, qui savent percer les murs, les rochers, les broussailles,—qui savent percer les planches d'un cercueil aussi.—Je vois, oui! je vois très bien...

Horreur! horreur!...


Les clairons sonnent le glas. Le cortège s'ébranle.

Les prêtres s'avancent en tête, psalmodiant. Puis huit officiers, tenant en main deux poëles. Puis les soldats. Puis le char...

Le gros pavé brutalise les ressorts. Le cercueil secoué danse. Trop de secousses, trop de secousses, trop de secousses... Oh! prenez garde!... c'est un pauvre, pauvre cadavre, qui est là-dedans... Prenez-garde!... Trop de secousses... Regardez: sous le char, par les fentes des ais, des gouttes sinistres suintent et tombent sur le pavé, une après une...


La foule s'éloigne, derrière le char.