J'épelle mon épitaphe, gravée sur cette longue pierre polie qui m'a servi de table, et sur laquelle je m'accoude encore:

CI-GIT CHARLES-ANDRÉ NARCY

né le 27 avril 1876

mort le 21 décembre 1908

21 décembre 1908;—ou 22 janvier 1909... 22 janvier 1909, aujourd'hui. Car voilà juste un mois,—non, pas même un mois: un mois moins un jour,—que je suis ici, sur cette tombe, sur ma tombe, et que j'attends la mort,—ma seconde mort.


Un mois. Je regarde sous la pierre,—je regarde avec ces autres yeux, qui continuent de voir, implacablement.—Je regarde... Dans le cercueil intact, il n'y a déjà plus qu'un squelette. Un squelette nu,—sans vêtements: les vêtements, mes vêtements, trop minces, sont tout de suite tombés en poussière. Seule subsiste encore, sur les os, eux-mêmes poussiéreux, la lettre du colonel directeur d'artillerie,—la lettre encore lisible, et qu'on a, par mégarde, enterrée avec moi.

Oui, un squelette; un squelette déjà poudreux. Rien davantage. Comment pourrais-je vivre plus longtemps, moi qui ne suis plus, en somme, que ce squelette-là, et que cette ruine-ci, écroulée sur cette tombe? Impossible, à coup sûr. Impossible, heureusement...

Un mois. J'ai vu la terre se tasser peu à peu. Puis des ouvriers sont venus, qui ont achevé de l'écraser sous cette dalle très lourde.—Très lourde, oui, et très lourde aussi la terre tassée sous la dalle. Mon corps anéanti s'épuise à supporter de pareils fardeaux...


Et demain, quand on m'enterrera encore, ce sera dans une autre fosse. Et ce seront d'autre terre et d'autre pierre à supporter encore. Aucun homme, jamais, n'a souffert cela.