C'était elle: Madeleine, ma maîtresse.

Elle sembla ne pas entendre, comme elle avait semblé ne pas voir. Et elle s'éloigna, rapide, sur la lande...


VII

Madeleine...

Non, je ne puis pas écrire son nom...

C'est l'avant-dernière année que je l'avais rencontrée... Oui, l'avant-dernière ... 1907... Au mois de mai, je crois... Je ne suis plus très sûr... C'est si lointain, si effroyablement lointain!... Ma mémoire vacille comme un flambeau qui a brûlé sa dernière larme de cire, et dont la mèche abattue jette par saccades ses dernières lueurs...

Au mois de mai 1907... Voilà que je revois tout d'un coup, dans l'une des lueurs... C'était sur l'esplanade du vieux château-fort, au sommet du rocher de la Garde. J'étais monté par le sentier en zigzag, lentement. Et, derrière la ruine sans forme qui fut le donjon, j'avais aperçu Madeleine, assise. Elle s'était retournée, elle avait rougi, et, à cette rougeur, j'avais deviné que je troublais une rêverie très intime. A nos pieds, la plaine lépreuse s'étendait, et, par delà la plaine, vers l'horizon du sud, la mer. Dans le ciel éblouissant, le soleil brûlait à nu, sans une vapeur, même invisible, qui voilât son feu. Toute la plaine, incendiée, se transfigurait, et de laide devenait belle. C'était un de ces jours d'or pur, où les poitrines ont peine à contenir le battement des cœurs ivres. Quand j'avais aperçu les cheveux blonds de Madeleine, mon cœur ivre avait battu. Et quand j'avais été atteint par le regard de ses yeux verts, ma poitrine avait eu peine à contenir ce battement. Plus tard, je sus que notre amour était vraiment né dans la minute de cette première rencontre, car Madeleine m'avoua l'émoi mystérieux et profond qui l'avait agitée elle-même, dès qu'elle avait vu ma propre émotion... O l'impossible chose! Il n'y a pas tout à fait deux ans de cela!... et ce fut moi, qui ne suis plus qu'un peu d'ossements creux sous un peu de peau morte ... ce fut moi, qui aimai, et qui fus aimé...

Après, il y eut une fête de nuit, dans le parc d'une villa très somptueuse. La villa dominait de haut la mer, et le parc s'abaissait jusqu'au rivage par des pentes abruptes où les pins maritimes enfonçaient obliquement leurs racines, si bien que la verdure noire s'étendait horizontale au-dessus de l'eau écumante. Des sentiers serpentaient entre ces pins. Et, partout, on avait accroché des lanternes de papier, dont la lumière était douce. Ce fut là que pour la seconde fois, je vis Madeleine. Sa robe, couleur de lune, découvrait des épaules rondes. La chair en était fleurie et voluptueuse. Et moi, regardant ces épaules nues, un désir impérieux me traversa. Nous étions face à face sur une terrasse qui surplombait les vagues, et leur bruit sourd montait jusqu'à nous, et nous enveloppait. Au loin, des violons mêlaient à ce bruit leur murmure. D'autres hommes et d'autres femmes se promenaient non loin de nous. Un couple vint jusque sur la terrasse et rompit notre silence, puis s'en alla...

Maintenant, Madeleine et moi, accoudés sur la balustrade, au-dessus de la mer, nous causions à voix basse, échangeant des paroles indifférentes et retenant d'autres paroles. Et cette causerie dura longtemps. Une à une, les lanternes s'éteignaient parmi les arbres. La lune, rouge et ovale, émergea de la mer, et y allongea son reflet, pareil à un cyprès scintillant. Les violons, alors, se turent. Pour remonter vers la villa, Madeleine osa poser sur mon bras sa main froide. L'ombre, autour de nous, devenait épaisse. Une exaltation soudaine me posséda. Cette femme que j'avais passionnément admirée au plein soleil du premier jour, et passionnément désirée, tout à l'heure, dans la nuit propice aux baisers, je la tenais presque dans mes bras, et je respirais l'odeur de ses cheveux, l'odeur de sa chair... Soudain je me penchai, j'enlaçai les épaules qui tressaillirent, et je posai ma bouche sur la bouche qui ne se déroba pas...