Madeleine... Je ne puis écrire son nom, et je ne puis non plus la désigner avec une clarté qui serait dangereuse pour son honneur de femme. A dessein, je vais donc ici,—ici seulement,—fausser quelques indications, mentir sur quelques faits, sur quelques dates, sur quelques lieux. Il faut que je sois exactement compris. Mais il n'importe en rien qu'on lise, par exemple, juin au lieu d'octobre, voiture au lieu de bateau, et Tamaris au lieu d'Hyères. J'ai besoin d'être prudent, et d'autant plus qu'à chaque instant, la flamme de ma mémoire baisse, tremble et s'éteint, pour ne se rallumer qu'après des minutes d'angoisse; la flamme de ma mémoire, et la flamme de mon intelligence aussi. Si je n'y prenais bien garde, je dirais sans nul doute tout ce que je dois ne pas dire...
Elle était fille et femme d'hommes riches. Son père, vieillard dur et froid, habitait, hiver comme été, une sorte de château presque en ruines, dans un site perdu des montagnes de craie qui séparent Toulon d'Aubagne. Il vivait seul dans cette tanière, ne recevant personne et ne sortant jamais. Une de ces tragédies domestiques dont on ne sait pas si elles sont plus ridicules aux yeux du monde ou plus douloureuses aux cœurs qu'elles ont déchirés, avait séparé cet homme de sa femme douze ou quinze années plus tôt. Les vieilles gens, à Toulon, à Nice et à Marseille, racontaient encore l'histoire, très scandaleuse à leur dire, de cette séparation. On en bavardait parfois, aux five o'clock mornes, quand on n'avait nul potin moins rassis à se mettre sous la dent. Je n'ai jamais eu, quant à moi, d'appétit pour ces régals répugnants. Si bien que je ne sais pas au juste, faute d'avoir une seule fois écouté, pourquoi cette femme et ce mari avaient, en fin de compte, divorcé. Lui, je n'ai d'ailleurs fait que l'apercevoir, dans je ne sais quelle affaire officielle. Elle, je la rencontrais souvent, et partout, d'un bout à l'autre de la Rivièra. Mais jamais je ne fus son ami. C'était une femme très frivole, jolie encore pour tous les regards, et jeune pour ses regards à elle. Elle avait une villa luxueuse à Beaulieu, et, sur la Corniche d'en haut, au-dessus de la Turbie, un domaine assez vaste. Elle passait trois mois par an dans le domaine ou dans la villa, et trois autres mois à Toulon, chez sa fille; le reste du temps, je ne sais où ... à Paris, je crois?... Madeleine, elle, habitait Toulon l'année entière, son mari ne pouvant s'absenter de l'arsenal. Durant les fortes chaleurs, elle se réfugiait seulement à l'extrémité de la presqu'île qui borne la rade, presqu'île toujours rafraîchie par le vent du large. Là sont bâties quelques maisons très isolées. Le mari de Madeleine en possédait une, et n'y venait d'ailleurs jamais lui-même, les communications n'étant pas assez rapides entre ce lieu et la ville. Mon service, au contraire, m'appelait, moi, dans toutes les batteries voisines, aussi fréquemment qu'il me plaisait. Et c'est ainsi que Madeleine et moi pouvions nous promener à notre aise dans les bois de Cépet ou de Sicié. J'arrivais à cheval, suivi seulement d'un ordonnance, homme très fidèle, qui montait la jument choisie par mon amie. Nous changions les selles devant une cabane de douaniers qui nous servait de remise. Le soldat nous y attendait en fumant mes cigares. Nous, très libres parmi ces pinèdes absolument désertes, galopions alors sans souci. Il ne me souvient pas d'avoir jamais fait une rencontre dangereuse.
Et nous étions assez audacieux pour mettre pied à terre, au cours de chaque promenade, chaque fois qu'entre deux bosquets une clairière de sable sec nous offrait son divan moelleux, tout chaud de soleil. Madeleine dégrafait son corsage, pour le plaisir d'enfoncer son bras nu dans ce divan, et de comparer les deux touchers tièdes et lisses du sable fin et de la peau fine...
Oui, j'ai bien compté: c'est au mois de mai 1907 que j'avais rencontré Madeleine, sur l'esplanade du vieux château-fort; c'est au mois de juin de la même année que je l'avais retrouvée, dans le parc illuminé, la nuit de la fête champêtre; et c'est un peu plus tard, quinze ou vingt jours après, que, pour la première fois, j'avais pu prendre dans mes bras le corps de ma maîtresse, et jouer à le porter de la chaise-longue au lit.
Et ce corps était le corps d'une femme grande et bien prise, robuste quoique svelte. Il pesait lourd.
Or, quelques semaines passèrent, six ou huit, dix au plus. Et quand vint septembre, nous étions un matin assis tous deux dans l'une de ces clairières de sable où nous conduisaient nos chevauchées sous bois. Ce matin-là, j'eus la fantaisie de recommencer le même jeu. Ma maîtresse se reposait auprès de moi, essoufflée et rieuse. Je me penchai sur elle, et je nouai mes mains à sa taille. Riant toujours, elle me défia, las comme je devais être, de la soulever.
Je me raidis, rassemblant toute ma vigueur, et doutant du succès. Mais je fus très surpris: presque sans effort, j'arrachai du lit de sable le corps gisant; et ce corps me parut léger,—bizarrement léger...