Je lègue à tous les hommes et à toutes les femmes, qui furent mes frères et mes sœurs, la divulgation du Secret. Que ma vieillesse et que ma mort servent d'avertissement. Telle est ma dernière volonté.


Il faut d'abord qu'on le sache: je ne suis pas fou. Je suis irréprochablement sain d'esprit, et même de corps, puisque je ne suis malade d'aucune maladie;—vieux seulement, vieux au delà de toutes les vieillesses humaines. J'ai—combien?—quatre-vingts? cent? cent vingt ans? Je ne sais au juste. Il n'existe rien qui puisse fixer mon sentiment là-dessus: ni preuves écrites,—actes d'état civil ou autres,—ni souvenirs, ni témoignages d'aucune sorte. Même, je ne puis pas apprécier mon âge d'après mes sensations de vieillard. Car je ne suis vieux que depuis trop peu de jours. Je n'ai pas eu le temps de m'habituer à ce changement soudain. Et toute comparaison m'est impossible entre ma vieillesse séculaire et d'autres vieillesses moins caduques,—que je n'ai point connues antérieurement.—C'est tout d'un coup que je suis devenu ce que je suis...

J'ai très froid, surtout à l'intérieur du corps, dans ma chair et dans mon sang, dans la moelle de mes os aussi. Je suis fatigué, fatigué horriblement, et d'une fatigue qu'aucun repos, jamais ne soulage. Tous mes membres sont gourds, et toutes mes articulations douloureuses. Mes dents claquent sans cesse et branlent au point de n'être plus bonnes pour mâcher. Mon corps, irrésistiblement, se courbe et penche vers la terre. Je vois trouble et j'entends confus. Et chacune de ces souffrances m'est aiguë, parce que neuve. En sorte qu'aucun être n'est probablement aussi misérable que moi...

Mais ce n'est plus que pour deux jours, deux jours à peine! quarante-huit heures,—deux mille huit cent quatre-vingts minutes,—rien.—Je viens de calculer cette toute petite durée, et mon cœur bat d'espoir ... oui, d'espoir, quoique la mort soit une terrible chose,—plus terrible certes que les vivants ne l'imaginent! Je le sais, moi,—moi seul.—Mais qu'importe! ma vie, en vérité, n'est plus une vie...


Non, je ne suis pas fou. J'ai toute ma libre raison, et, de plus, je vais mourir. Deux motifs pour que je ne mente pas, deux motifs pour qu'on ne doute pas de ma véracité. Oh! pour l'amour de votre Dieu, si vous en avez un, ne doutez pas de ma véracité, vous qui trouverez ce cahier où j'écris, vous qui lirez le récit de l'Aventure! Il ne s'agit pas de contes bleus ni de fariboles. Il s'agit du plus terrible danger qui jamais ait été suspendu sur vous, sur votre fils ou sur votre fille, sur votre femme ou sur votre maîtresse! Ne le dédaignez pas, ne haussez pas les épaules! Je ne suis pas fou, et la mort est sur votre tête. Ne riez pas. Lisez, comprenez, croyez,—et faites ensuite ce que vous jugerez qu'il faut faire.


Pardonnez à ma vieille main qui tremble. Ne vous rebutez pas de mon écriture presque illisible. J'ai trouvé ce crayon dans la poussière de la route; il est usé, et trop court pour que mes doigts raides puissent facilement le tenir. Ce registre non plus n'est pas très commode. Les pages en sont encadrées d'une large bordure noire qui m'oblige à serrer mes lignes. Mais je n'ai pas d'autre papier. Et peut-être d'ailleurs vaut-il mieux, malgré l'incommodité, que j'écrive sur ce registre-là, plutôt que sur tout autre...

J'écris. Pour l'amour de votre Dieu, ne doutez pas. Lisez, comprenez, croyez...