C'était bien un vieillard, et, sans conteste, un vieillard extrêmement vieux: à la barbe de neige s'ajoutaient le parchemin de la peau, la maigreur des mains, les rides de la face. Mais c'était un vieillard merveilleusement robuste et vert. Sa taille était droite, sa tête haute, ses coudes et ses genoux souples. Il était grand, avec des jambes longues et de larges épaules. Tout en lui respirait la force, et le bâton sur lequel il s'appuyait prenait dans son poing la valeur d'une arme. Devant cet homme, peut-être octogénaire, moi, soldat de trente-deux ans, je me sentis débile. Et d'instinct, je touchai du doigt dans ma poche la bosse longue et plate de mon pistolet, auquel ne manquait qu'une seule cartouche sur huit,—la cartouche qui avait abattu, tantôt, mon cheval Siegfried...

Honteux, la seconde d'après, de cette peur confuse et stupide qui avait poussé ma main vers mon arme, je repris l'entretien:

—Monsieur,—dis-je, très poli cette fois,—je ne vous ai pas encore remercié; excusez-m'en. Je n'avais pas compris votre généreuse intervention: c'est pour me secourir que vous avez risqué peut-être votre vie en descendant cette pente périlleuse. Veuillez accepter l'expression de ma gratitude. Je suis le capitaine André Narcy, de l'état-major du vice-amiral gouverneur...

Je m'interrompis, supposant qu'en échange de mon nom, j'allais en entendre un autre. Mais le vieillard ne se nomma pas.

Il m'écoutait en tout cas avec une attention extrême. J'achevai:

—J'étais, je suis porteur d'un pli pour le gardien de batterie qui réside au fort du Grand Cap. Si je me suis égaré et perdu, si j'ai fini par m'abattre ici, à bout de force, et si je m'y suis endormi, épuisé, c'est en essayant de remplir cette mission qu'on m'avait donnée, et dont je n'ai pu m'acquitter encore. Maintenant, monsieur, oserai-je mettre encore à contribution votre courtoisie? Indiquez-moi, je vous en prie, le bon chemin que je n'ai su trouver moi-même: le chemin qui mène au Grand Cap...

Tout en parlant, je continuai d'examiner l'homme à qui je parlais. Et je m'avisai soudain de son costume. Ce n'était rien d'extraordinaire; c'était même, assez exactement, le costume qu'on peut s'attendre à trouver, la nuit, en montagne, sur le dos d'un berger, d'un chasseur ou d'un bûcheron: gros souliers et grosses molletières, blouse et pantalon de velours à côtes, nul linge apparent. Mais, à l'instant que je finissais ma phrase, le contraste de ce costume et du dialogue académique que nous échangions me frappa tout d'un coup. Et j'en demeurai ahuri, et, derechef, peureux. J'entendis à peine la réponse qui m'était faite:

—Le bon chemin, monsieur? vous êtes dans le mauvais;—dans le plus mauvais.

Je fis un effort sur moi-même:

—Où suis-je donc, enfin? loin du fort?