XIII

Parmi les rocs éboulés, parmi les broussailles enchevêtrées, l'homme à barbe blanche avançait à grands pas. Et son bâton ne lui servait qu'à écarter les buissons de lentisques pour frayer notre route. Je marchais, moi, dans ses empreintes; et j'avais peine à le suivre, et je m'essoufflais.

Un long quart d'heure nous allâmes ainsi, l'un derrière l'autre. Puis mon guide, tout à coup, se retourna vers moi:

—Monsieur, prenez garde! Du bout de son bâton il me désignait, à main droite, un obstacle ou un danger invisible.

Prudemment, j'approchai. Et je m'arrêtai net, avec un frisson singulier.

Un précipice était là, dont les bords étaient si bien couverts de hautes herbes hérissées qu'on eût pu s'y jeter avant d'en avoir seulement soupçonné l'existence. Tâtant du pied le sol, je constatai la chute soudaine du terrain, et j'aperçus entre les herbes, très bas, le fond de l'abîme, un lit de torrent pavé de cailloux, blancs, autour desquels bouillonnait une eau verdâtre. La paroi, presque à pic, n'offrait aucune saillie où s'accrocher. Et, sans nul doute, quiconque eût fait en ce lieu un pas de trop aurait infailliblement roulé jusque dans l'eau glauque et jusque sur les écueils blêmes...

—A gauche, monsieur,—indiqua le vieil homme.

Il repartait, allongeant ses enjambées robustes. Je le suivis.


La lande revêtait maintenant un aspect bizarre et inconnu. Ce n'étaient plus les pentes touffues, crevassées, où gisait maintenant mon cheval, là-bas, au col de la Mort de Gauthier. Ce n'étaient plus les escarpements rocheux où j'avais poursuivi et perdu Madeleine. C'était un plateau à peine incliné, mais coupé en tous sens par d'énormes blocs à faces abruptes, dont la masse quasi géométrique émergeait, pierreuse et nue, du sol tapissé de ronces, de genêts et de mille autres plantes toutes épineuses. Ces blocs étranges, taillés comme à la hache, s'éparpillaient sans nul ordre apparent. Il en était de carrés, de polygonaux et de triangulaires. Aucun n'était suffisamment net et poli pour qu'il évoquât l'idée d'une construction humaine. Mais aucun n'était non plus suffisamment irrégulier dans sa structure et dans sa forme pour qu'on ne s'étonnât pas un peu d'une pareille fantaisie de la nature. Et l'ensemble constituait un labyrinthe véritable, où retrouver son chemin n'eût pas été facile même en plein jour. Le vieillard cependant n'hésitait jamais, et poursuivait sa route avec certitude dans le dédale des blocs épars.