Mais ce regard ne me fut pas permis.


XVII

—Monsieur l'officier,—prononça le marquis Gaspard,—vous êtes en situation de tout exiger ici, sans qu'on vous y refuse rien. Rien! sauf une chose unique, dont nous parlerons tout à l'heure. Pour l'instant, vous avez bien voulu m'interroger au sujet de madame de..., et je m'en voudrais en vérité de ne vous pas répondre. Peut-être cette réponse sera-t-elle toutefois plus longue que vous ne l'imaginez. N'importe! je vous le répète, il n'est rien que je ne sois prêt à accomplir pour vous plaire. Sur ce, pardon d'un tel préambule, et, d'avance, excusez-moi si je vous fatigue les oreilles d'une explication ennuyeuse certes, mais nécessaire. Il prit un temps, ouvrit sa tabatière, l'offrit aux doigts de ses fils et petit-fils, y puisa lui-même. Puis:

—Monsieur,—commença-t-il,—je suis né fort loin d'ici, dans une petite ville d'Allemagne, en l'an de grâce...

Il s'interrompit encore: le comte François, brusquement soulevé de son fauteuil, avait étendu vers son père une main large ouverte, comme pour le supplier de n'en pas dire davantage. Et le marquis Gaspard se tut en effet, trois secondes durant. Il regardait son fils, et il allongeait les lèvres pour une moue d'indulgente ironie:

—Ça!—fit-il enfin, du plus haut de son fausset.—Çà! François! à votre âge? quelle enfance!... Imaginez-vous donc que monsieur l'officier n'en sache pas déjà très long sur le Secret? trop long?... Il n'importe maintenant peu ni prou qu'il apprenne ou continue d'ignorer le surplus.

Il se retourna vers moi, et recommença:

—Monsieur, je suis né, comme je viens d'avoir eu l'honneur de vous le dire, dans une petite ville d'Allemagne, à Eckernfœrde, non loin de Schleswig, en l'an de grâce 1733,—oui, monsieur: mil-sept-cent-trente-trois. Il s'en suit par conséquent que je compte, aujourd'hui, 22 décembre 1908, cent soixante-quinze ans d'âge. Ne vous en étonnez pas trop; rien n'est plus authentique, et rien ne vous sera plus facilement expliqué. Si même nous étions, monsieur, de loisir, je comblerais votre curiosité en vous contant par le menu, non pas ma vie entière, laquelle vous serait indigeste et fastidieuse, mais, au moins, quelques-unes de mes cinquante premières années. Il n'en faudrait pas plus. Cela toutefois nous entraînerait bien loin, et la nuit, quoique hivernale, serait trop courte pour un tel récit. Permettez donc, monsieur, que je le réduise à ce qu'il contiendrait d'essentiel. Mon père, bon gentilhomme au service de Sa Majesté le roi Christian VI de Danemark, était un soldat courageux, qui n'avait pas manqué de s'illustrer dans les guerres du précédent règne, mais qui faisait petite figure à la cour d'un prince tout pacifique, et dont les arts, les lettres et les sciences faisaient l'unique souci. L'Europe, à vrai dire, jouissait alors d'une paix générale, et mon père s'en devait bien accommoder, bon gré, mal gré. Mais cette paix fut courte, et je n'avais pas encore sept ans qu'une guerre nouvelle éclata, dont se mêlèrent l'Autriche, la Prusse, la France et force petits états, pêcheurs en eau trouble. Le Danemark fut quasi seul à garder l'épée au fourreau. Mon père ne le souffrit pas, et préféra l'émigration. Nous vînmes à Paris, puis à Versailles, et le roi Louis XV nous accueillit bien. Il y avait place dans l'armée française pour tous les gens de cœur. Mon père s'y fit remarquer, et sa carrière promettait d'être brillante, quand un boulet anglais la vint trancher, le 10 mai 1745, à l'instant même que se décidait la victoire fameuse de Fontenoy. Mon père y avait grandement contribué, sous les yeux mêmes du roi, qui sut ne pas oublier les services d'un mort, et m'appela, en récompense, à prendre rang parmi ses pages. Ainsi commença, monsieur, ma vie d'homme. Elle fut longtemps insouciante et joyeuse. Et je me souviens encore avec douceur des charmantes années que vécut toute la France après la paix de 1747. La cour, en particulier, n'était que fêtes, amours et folies. Je pris ma part de tout cela. Et, sans mentir, si vous me voyez aujourd'hui tel que me voici,—solitaire, voire ermite,—la faute en est principalement à cette grande et délicate félicité au sein de laquelle s'écoula mon jeune âge, et dont la perfection sans égale me dégoûta pour tout jamais des piètres bonheurs que vous autres, gens du xixe et gens du xxe siècle, pourriez m'offrir, si je m'en souciais. Mais à quoi bon vous donner d'inutiles regrets? je passe donc, en m'excusant d'avoir déjà trop insisté. Et je viens, un peu tard, à mon fait.

«Je vous ai dit, monsieur, que je fus page du roi Louis XV, à partir de cet an 1745, date du trépas paternel. Je l'étais encore cinq années plus tard. Et ce fut en cette qualité que j'eus alors l'honneur de précéder un jour chez Sa Majesté monsieur le maréchal de Belle-Isle, lequel, ce jour-là, menait par la main un seigneur de bonne mine, qui m'était inconnu.