—«Sire, dit le maréchal (et il me semble encore voir dans sa révérence, l'éclat poudré de sa perruque et le retroussis de son habit amarante que relevait l'épée en verrouil)—Sire, j'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté, comme Elle a daigné m'en donner l'ordre, monsieur le comte de Saint-Germain, qui ne manque pas d'être sans conteste le plus vieux gentilhomme du royaume.»

«Je regardai le susdit comte. Il me parut, au rebours de cette parole, un gentilhomme dans toute la force de l'âge. Ce qu'il avait en plus de trente ans ne s'apercevait d'aucune façon.

«Monsieur l'officier, je ne vais pas vous traiter de pédagogue à écolier. Vous n'ignorez assurément rien de ce que savent tous nos historiographes sur le compte de cet homme extraordinaire, voire surhumain, qui eut noms, en des temps successifs, comte de Saint-Germain, marquis de Montferrat, comte de Bellamye, signor Rotondo, comte Tzarogy, révérend père Aymar... C'est par simple piété,—piété, j'ose dire, filiale,—que je me suis oublié jusqu'à vous conter en détail comment j'eus le bonheur de rencontrer celui qui devait plus tard me servir de père, de mère, de maître et d'ami tout ensemble. Cela certes ne se fit pas d'un coup. Mais, de 1750 à 1760, le comte de Saint-Germain fut un des plus familiers parmi les hôtes de Versailles. Et je continuais moi-même d'appartenir au roi. Par la suite, des intrigues jouèrent, et le comte dut s'éloigner. Je ne pus alors me résoudre à demeurer dans un lieu où il n'était plus, et je le voulus rejoindre. Ce fut d'abord en vain. La Franc-Maçonnerie, dont il était secrètement le général et le grand-maître, s'était donné à tâche de le bien cacher, cependant qu'il fomentait en Moscovie une manière de révolution. Après mainte recherche infructueuse, je me résignai, en désespoir de cause, à cesser ma poursuite. Mais la pensée d'un retour en France m'était devenue insupportable, et je résolus de regagner ma lointaine patrie, pour y vivre dans la retraite, et me souvenir de l'homme prodigieux que je croyais avoir perdu. Je revins donc d'où j'étais parti, et je retrouvai, à Eckernfœrde, ma maison, déserte depuis vingt-quatre années. C'était en 1764. Le Danemark jouissait toujours de la paix, ou peu s'en fallait: une seule armée guerroyait en Mecklembourg, sous le commandement d'un jeune homme de vingt ans, qui promettait de devenir un grand capitaine,—je veux dire le landgrave Charles de Hesse-Cassel, que le roi Frédéric V allait sous peu nommer son lieutenant-général. Un hasard m'obligea d'aller faire ma cour à Son Altesse, durant un séjour qu'elle fit, entre deux campagnes, à Eckernfœrde, où était son palais. Et jugez, monsieur, de ma joie, quand j'aperçus, assis à la droite du prince, et dans son intimité, l'homme dont j'avais partout cherché les traces, et que je désespérais de revoir jamais. Le prince pleura d'attendrissement en voyant mes transports. Saint-Germain s'appelait alors Tzarogy. Il partageait sa vie entre le landgrave, dont il était le conseiller privé, et diverses autres seigneuries, auxquelles il prêtait aussi le secours de ses mystérieux secrets: le prince Orlof était de celles-là, et aussi le margrave Charles-Alexandre d'Anspach. Mes peines n'étaient point finies, et trop souvent je fus encore privé de l'être qui d'heure en heure me devenait plus précieux et plus cher. A la fin cependant mon maître cessa de vagabonder. Charles de Hesse avait reçu le bâton des mains du nouveau roi, Christian VII. Et, quoique la guerre eût recommencé entre la Norvège, notre vassale, et la Suède, les loisirs du landgrave-maréchal ne manquaient pas d'être fréquents. Il les employait à des besognes hermétiques, où mon maître et moi l'assistions souvent. Quinze années coulèrent ainsi de la sorte, aussi gravement heureuses pour moi qu'avaient été follement gaies et plaisantes mes quinze années de France. Une catastrophe horrible devait pourtant terminer ce long et parfait bonheur. Je vous ai tout à l'heure dit un mot de l'extrême jeunesse que mon maître avait su garder sur chacun de ses traits, nonobstant son âge incommensurable. Cette jeunesse, tout d'un coup, s'altéra. Je m'en affligeai fort, sans d'abord oser rien en dire. Mais bientôt les choses vinrent à un point que je ne pus souffrir, et je pris le dernier parti de me jeter aux pieds du comte en le conjurant de veiller mieux à sa santé, et d'y employer sa science. Il ne s'offensa pas de ma liberté, et me releva doucement.—«Gaspard,» me dit-il alors d'une voix solennelle qui glaça mon sang, «Gaspard, sache qu'il est des maux contre lesquels cette science même que tu invoques est impuissante. Elle ne peut rien contre la blessure secrète dont mon cœur est ensanglanté, et rien contre ma volonté de n'y pas survivre.» Ce disant, il ouvrit sous mes yeux un médaillon de pierreries qu'il portait au cou, et je vis, nouée dans ce médaillon, une boucle de cheveux blonds.—«Gaspard», me dit-il encore, «je meurs d'avoir voulu éterniser, non pas mon âge mûr, mais ma jeunesse. Plus sage, j'eusse mis à l'abri de l'amour, par quelques rides et quelques cheveux blancs, cette enveloppe mortelle que j'aurais ainsi faite, tout de bon, immortelle. Quand mon Secret sera devenu le tien, profite de cette leçon, et sois mon héritier, digne de l'être.» Sept jours plus tard, il s'éteignait, léguant au landgrave tous ses grimoires, manuscrits, talismans, auxquels le bonhomme n'entendit goutte, et, à moi, ce qu'il avait nommé son Secret.

«Monsieur l'officier, c'est à ce Secret, mon héritage légitime, que je voulais arriver. M'y voilà. Une dernière fois, pardon d'un pareil verbiage. Je ne pouvais m'en abstenir sans risquer de n'être qu'imparfaitement compris. Mais, à présent, rien plus ne s'oppose à ce que je contente tout de suite votre désir, et vous apprenne, sans obscurité ni mensonge, ce que mes fils, petit-fils et moi-même faisons ici de madame de..., votre amie.


XVIII

Une fois de plus, le marquis Gaspard avait ouvert sa tabatière. Mais il ne la referma plus, et la garda béante dans le creux de sa main, sans y puiser.


—Monsieur,—reprit-il,—je n'ai garde d'être savant, non plus que vous, j'espère. Ce néanmoins nous en savons assurément, vous et moi, autant qu'homme de France sur la propre nature de cette indéfinissable chose que l'on nomme la vie. Je dis autant, et ce n'est guère, car, en vérité, personne ne sait, n'a su, ni ne saura jamais rien de la vie. Tout au plus nous est-il loisible de soupçonner quelques-uns des phénomènes dont s'accompagne l'existence des êtres vivants, et qui disparaissent quand apparaît la mort. Mon maître, le comte de Saint-Germain, n'a jamais ignoré cette vérité. Assuré du seul chemin dans lequel nous pouvons marcher utilement, il ne s'en est pas écarté d'une semelle, tout en y marchant par enjambées de sept lieues. Dans son cas, il n'y a point eu, comme l'imaginait sottement le vulgaire, magie ou sorcellerie, mais expérience bien acquise, philosophie, raison et génie. Rien davantage. Le Secret qu'il avait découvert, et qu'il me légua, n'en voulant plus user lui-même,—le Secret de Longue-Vie,—n'a rien en soi que d'exactement naturel et de scientifique. Et vous-même allez en juger...

«Non que je prétende, monsieur, vous exposer et vous démontrer ce Secret avec la rigueur dont usent les mathématiciens pour exposer et démontrer leurs théorèmes! Mon maître l'eût peut-être su faire. Mais je suis, quant à moi, trop ignorant pour m'y risquer. Au demeurant, que vous importe? Ce que vous souhaitez apprendre, n'est-ce pas? c'est le rôle que joue, en tout ceci, votre amie, madame de...?