«J'y viens donc! Monsieur, nous sommes, en tant que créatures vivantes, formés d'éléments, atomes ou cellules, qui naissent en nous, y vivent, y meurent, et y sont remplacés par d'autres éléments semblables, engendrés par les précédents. Si bien que d'ingénieux esprits ont pu professer que notre corps d'aujourd'hui ne contient plus aucune parcelle de la substance qui composait notre corps d'il y a dix ans. Cette incessante transformation, ce renouvellement de nous-mêmes, constitue l'un de ces phénomènes, caractéristiques de la vie, dont je vous entretenais tantôt.

«Toutefois, ce dit renouvellement ne s'accomplit pas à toute époque et en toute créature d'identique façon. Chez un enfant qui croît, chaque atome vieilli cède sa place à deux atomes neufs. Chez un vieillard, au contraire, beaucoup d'éléments disparaissent, et peu leur succèdent. Enfin, chez un mourant, tout proche de la tombe, les cellules mortes cessent d'être remplacées.

«Monsieur, c'est en méditant sur cette vérité singulière que mon maître découvrit le Secret grâce auquel, j'ai, ce matin, l'honneur de vous entretenir, au lieu de dormir, comme je le devrais, dans quelque cercueil déjà fort vermoulu.

«Et ce Secret, le voici enfin!—Je n'hésite point à vous le révéler, encore qu'il soit redoutable: vous êtes, faut-il vous le redire? vous êtes, monsieur, en situation de tout obtenir ici, sauf une chose unique, qui n'est point celle-là.—Voici donc:—Si nous vieillissons, si nous mourons, c'est que nos atomes ou cellules ont perdu le pouvoir d'engendrer d'autres cellules ou atomes qui prolongeraient notre vie;—c'est que notre corps est devenu inapte à cette besogne de reconstitution qu'un jeune corps accomplit en se jouant, et sans nul effort. Eh bien! monsieur, ce qui est devenu trop malaisé pour notre vieille chair, que n'en chargeons-nous une autre chair, neuve et vigoureuse, qui volontiers travaillera pour deux, et ne s'apercevra même pas de ce surcroît de labeur?

«Je ne sache pas qu'il se puisse rien objecter, raisonnablement, à cela. Mon maître pensait ainsi. Je pense comme lui. Mes fils et petit-fils de même. Or, m'est avis, sans nul orgueil malséant, qu'on doit faire cas d'un jugement unanime, quand les quatre juges en sont vieux, partant, sages, non pas comme quatre, mais comme quarante. J'imagine, monsieur, que vous en tomberez vous-même d'accord.

«Madame de..., votre amie, est donc ici, de son plein gré, ou peu s'en faut, pour travailler aimablement à notre profit et rajeunir nos vieilles substances qui ne se pourraient plus rajeunir d'elles-mêmes.

Dans la main du marquis Gaspard, la tabatière béante se ferma tout d'un coup avec un léger bruit sec, sans que le marquis Gaspard eût, cette fois, songé à humer une prise.


XIX

J'étais toujours assis en face de mes trois hôtes. Et rien ne semblait changé entre nous. J'étais libre: aucun lien, aucune entrave. En apparence, je pouvais me lever, marcher, frapper,—en apparence!... en réalité, une force irrésistible, un poids écrasant s'était abattu sur chacun de mes membres; et j'étais paralysé, au sens le plus complet, le plus atroce du mot. Pour sauver ma vie,—pour sauver mon âme,—pour sauver la femme que j'aimais!—je n'aurais pas, sur l'ordre même de Dieu, soulevé un seul doigt, cligné une paupière...