Soudain mes artères, engourdies, recommencèrent de battre sous les pulsations plus fortes de mon sang. J'éprouvai, comme naguère, un fourmillement nombreux dans tous mes membres, et l'étreinte qui me paralysait se délia de nouveau. Mais, tandis qu'auparavant la liberté ne m'avait été rendue qu'à demi, et pour quelques secondes, je me sentis cette fois libre des pieds à la tête, libre absolument, et cette sensation de liberté dura. Stupéfait, je relevai la tête. Sur mes yeux, les yeux du marquis étaient fixés; mais aucun commandement n'en jaillissait plus. Une tentation brusque me traversa: m'élancer, bondir, et, quoique désarmé, combattre ... ou mieux: fuir... Mais, dans la même seconde, et comme malgré moi, je haussai les épaules. A quoi bon, en effet? Plus prompt que toute fuite ou que toute attaque, l'infaillible regard de cet homme m'eût arrêté,—m'eût foudroyé,—je le savais bien. Et s'il dénouait mes liens occultes, comme on détache les menottes d'un prisonnier quand les portes de la prison sont closes, c'est évidemment que je n'en étais ni plus ni moins captif, et que ma force, quoique affranchie, ne semblait guère redoutable à mes adversaires.
Et je ne bougeai donc pas.
Alors le marquis reprit la parole, s'adressant à moi, sur un ton très doux.
—Monsieur l'officier,—me dit-il,—je gage que vous voilà beaucoup plus raisonnable, et que vous comprenez enfin clairement la sorte de gens que nous sommes; d'honnêtes gens, tout pareils à vous; plus vieux seulement, et dont la vie plus longue n'a pu manquer d'acquérir un prix plus précieux. Oui; et la question n'est point ailleurs: sauvegarder d'abord cette vie merveilleuse et presque immortelle qui est la nôtre; et sauvegarder ensuite autant qu'il se pourra votre vie à vous, comme nous sauvegardons de notre mieux la vie des hommes et des femmes qui nous servent de la façon que je vous ai dite. Voilà tout. Monsieur, vous nous rendrez, j'imagine, cette justice de convenir que nous en avons bien usé avec vous: point de violence, point de dureté,—même alors que vous nous aviez injuriés assez rudement.—Notre dessein est de vous traiter non en ennemi, mais en allié. Vous et nous poursuivons en somme le même but. C'est pourquoi, sans plus attendre, permettez que je vous prie de prendre part à notre conseil. Vous avez entendu tout ce qui vient d'être dit. Il n'en a malheureusement résulté nul plan praticable. Vous-même, apercevriez-vous quelque moyen de nous tirer d'embarras?
O vous qui lirez ces lignes que j'écris, vous qui, patiemment, déchiffrerez l'informe gribouillage de ce crayon, maintenant usé jusqu'au bois, soyez-moi témoin que l'Aventure fut terrible, et d'une horreur qui sortait de l'humanité, qui sortait de la vie. Durant toute cette nuit,—ma dernière nuit,—je m'agitai dans une ténèbre de cauchemar. Et s'il m'est arrivé, au plus profond de cet abîme noir, d'oublier un instant que j'étais Homme, si j'ai pu songer une minute à trahir la cause des Hommes,—la cause des Hommes Mortels, au profit des Hommes de proie, au profit des Hommes Vivants,—ô vous qui lirez cet aveu, mesurez ma faiblesse à l'aune de la vôtre, et ne me condamnez pas!
Oui. J'ai fait cela. Et je l'ai fait en vain...
Quand le marquis Gaspard eût, à deux reprises, répété sa question;
—Vous-même, monsieur, apercevriez-vous quelque moyen de nous tirer tous quatre d'embarras?