Alors un fourmillement léger naquit dans mes doigts d'où il gagna mes mains et mes pieds, puis mes bras et mes jambes. Cela ressemblait au début d'une crampe. Mais la crampe ne vint pas. Maintenant, j'avais très froid, et je commençais de ne plus démêler au juste mes sensations, d'instant en instant plus confuses. Il me paraissait seulement que mon corps se déliait peu à peu, et s'emplissait d'un liquide inconnu, plus léger que n'est le sang, et dans quoi tous mes organes, libérés des attaches musculaires, flottaient et erraient.
Et je crus que j'allais mourir...
Il vaudrait mieux ne pas écrire plus avant.
Voilà déjà longtemps que j'ai posé mon crayon. Le registre bordé de noir gît sur la table de pierre. J'hésite encore, et je regarde autour de moi...
Le soleil de midi dore la cime des cyprès noirs. Le vent d'hiver agite à peine leurs ramures raides. Dans tout le ciel très bleu, je n'aperçois pas un seul nuage. Et malgré le froid cruel qui glace et tord la moelle sèche de mes vieux os, je goûte presque une joie dernière à contempler la splendeur de ce jour.
Il vaudrait mieux ne pas écrire plus avant.
A quoi bon? je sais bien qu'on ne me croira pas. Moi-même j'hésite devant le fabuleux, l'impossible souvenir. Si je n'étais pas ici, si je ne lisais pas les mots irrévocables, gravés sur cette dalle où je m'accoude, et si je ne touchais pas de mes doigts raides ma barbe blanche,—moi-même, je ne croirais pas. Et je penserais avoir rêvé, ou être fou. Mais l'évidence est là.
L'évidence est là. Je n'ai donc pas le droit de me taire. Il faut que j'écrive plus avant. Il faut que j'achève,—pour le repos, la paix, la sécurité de tous les hommes et de toutes les femmes, qui furent mes frères et mes sœurs...
O vous qui lirez ce testament, mon testament,—oh! pour l'amour de votre Dieu, ne doutez pas!... Comprenez. Croyez...