Oui, je crus que j'allais mourir.

L'étrange fourmillement qui demeurait la seule de mes sensations dont je me rendis encore à peu près compte, parcourait maintenant tout mon corps, des cheveux aux talons. Mais cela ne ressemblait plus, comme tout d'abord, au prélude d'une crampe. Non: c'était à la fois plus régulier et plus despotique. Et je me rappelais Madeleine et nos chevauchées matinales, et nos haltes, en forêt, au milieu des clairières, et le jeu qu'elle aimait, d'enfoncer son bras nu dans le sable, pour comparer les deux touchers tièdes et lisses du sable fin et de la peau fine... Entre les doigts entr'ouverts, les grains impalpables glissaient avec un bruissement continu. C'était un bruissement pareil que j'entendais, non plus entre mes doigts, mais sous ma peau, dans ma chair; le bruissement d'un invisible sable que charriaient mes veines et mes nerfs, et qui glissait d'un flot égal, ininterrompu, de mon cœur et de mes entrailles, vers mes mains et vers mes pieds. Aux poignets et aux chevilles, passages resserrés, le singulier courant précipitait sa course. De même aux doigts. Et plus loin... Plus loin... Je ne savais pas!... Ils étaient moites et glacés, mes doigts, comme sont ces vases de terre poreuse qui laissent fuir leur eau goutte à goutte et se refroidissent par évaporation...

Et toujours, sur ma nuque et dans le creux de mes épaules, je recevais les coups furieux que m'assénait sans trêve le regard tout-puissant, acharné à frapper...


Je m'affaiblis davantage. Un peu plus plus tôt, j'avais essayé de lever les yeux vers le cartel de la muraille, en vain. Maintenant, mes paupières mêmes étaient paralysées. Et, sans plus pouvoir ni voiler, ni détourner mes prunelles, j'apercevais uniquement, droit devant moi,—la lentille diaphane, dont les paillettes rutilaient mystérieusement,—la dormeuse, où j'avais vu tantôt ma propre image assise,—et un pan de mur peint à fresque,—le tout confus et flottant.

Et, de seconde en seconde, je croyais sentir la vie couler silencieusement hors de ce corps trop atténué...

Soudain, quelque chose d'extraordinaire advint. Et j'en fus galvanisé à tel point que je pus, par je ne sais quelle secousse d'énergie, ouvrir mes yeux plus larges, et battre des cils.

Dans la dormeuse où j'avais vu tantôt ma propre image assise, maintenant je voyais ... je voyais clairement, nettement, sans doute possible, sans hallucination, avec une indicible et terrifiante certitude ... je voyais une autre image, assise de même,—une autre image lumineuse aussi, mais d'une autre lumière ... une ombre flottante et phosphorescente ... qui naissait du néant...