Je les ai suivis. Que m'importe d'être là ou ici?...
Lui,—le marquis Gaspard,—je ne l'ai pas vu. Dans sa chambre, un paravent de vieille soie cache le lit, dont je n'ai fait qu'apercevoir les quatre colonnes torses très hautes, et leur baldaquin, carré, sans rideaux...
Mais j'ai reconnu la voix de fausset, et j'ai reconnu les accents singulièrement doux qu'elle sait prendre, quand elle veut n'être ni impérieuse, ni ironique... Maintenant, l'Homme Vivant parle, et j'écoute, debout sur le seuil. J'écoute, et dans ma mémoire usée, effritée, d'où s'effacent et tombent en poussière toutes les empreintes du temps jadis, les paroles de l'Homme Vivant s'enfoncent et se gravent, si fortement qu'elles subsisteront, je crois, jusqu'à la fin.
Il parle. Il dit;
—Monsieur, j'avais mieux espéré de ma puissance magnétique et de votre énergie vitale. Je ne saurais dire que je regrette d'avoir fait ce que j'ai fait,—ce que je devais faire. Notre sécurité, notre paix, notre immortalité probable étaient à ce prix. Voilà qu'elles sont maintenant assurées, sans qu'il en ait rien coûté de plus qu'un grand effort. Mais j'aurais voulu que cet effort vous fatiguât comme il m'a fatigué et ne vous épuisât point. Certes, l'expérience que nous tentions ne laissait pas d'être périlleuse, et je vous en avais averti. J'appréhendais surtout pour votre vie l'inévitable rupture du lien vibratoire qui vous avait d'abord uni à l'être tiré par moi de votre substance. J'appréhendais aussi la mort de cet être que j'avais créé, et qu'il fallait que je tuasse, sachant pourtant que vous ressentiriez cruellement sa destruction. Or, vous avez, monsieur, supporté l'une et l'autre secousse à merveille, mais pour tomber, l'instant d'après, en cette particulière langueur où je vous vois. Monsieur, j'en éprouve un chagrin véritable, et vous supplie de croire qu'il n'a pas dépendu de moi que vous ne fussiez, ce matin, mieux portant et plus robuste que vous n'êtes.
Une pause. Je fais un pas en arrière, pour me retirer. Mais la voix a repris, plus lente et plus solennelle. J'écoute encore, attentif:
—Monsieur, puisqu'il en est ainsi, le plus court est d'accepter l'irréparable. Mais telle quelle, la situation ne laisse pas de présenter pour vous quelque avantage. Les objections que nous avions dû faire, en effet, à votre immédiate liberté, tombent maintenant d'elles-mêmes. Ce qu'il nous était impossible de consentir à l'homme que vous étiez hier, à pareille heure,—sain de corps et d'esprit, robuste, et jeune tout de bon,—nous pouvons sans inconvénient l'accorder à l'homme que vous êtes aujourd'hui,—vieux, et faible de plus d'une sorte de faiblesse.—Monsieur, vous êtes donc, dès à présent, libre, et libre sans restriction. Sitôt qu'il vous plaira, mon petit-fils aura l'honneur de vous ouvrir notre porte. Et vous pourrez mener vos pas où bon vous semblera. Il nous suffit que jamais vous ne parliez, à âme qui vive, de ce que vous avez vu dans notre maison. Et vous n'en parlerez pas.
J'écoute toujours. Et je ne m'étonne nullement, quelque imprévue que soit cette liberté qu'on m'offre tout à coup. J'écoute, et de plus en plus, je sens chacun des mots entendus pénétrer en moi, et s'y fixer, inoubliable, définitif. Je comprends, je comprends très bien: de l'épreuve terrible, ma volonté, mon intelligence, ma raison même sortent diminuées, raréfiées; ma tête, en quelque sorte, est à moitié vide, et ces paroles qu'on m'adresse, et ces ordres qu'on me donne, et cette consigne de silence qui s'inscrit indestructiblement au fond de ma mémoire, tout cela, dicté par une autre volonté, par une autre intelligence, par une autre raison, va se substituer dans ma cervelle à tout ce qui n'y est plus, à tout ce qui s'en est enfui, et, tant bien que mal, remplir ce creux intolérable de ma tête...
La voix de fausset conclut: