Il s'éloigna, puis revint.

—«Par exemple, prends garde aux voitures. Tu as des tangences fâcheuses aux trajectoires des roues C'est plus grave qu'un éblouissement rentré.»


XIV

La fumerie de Torral était obscure, parce que les abat-jour à grandes lattes excluaient le soleil de deux heures. La lampe à opium jaunissait seule le plafond, et des volutes brunes roulaient pesamment dans l'air imprégné de la drogue. Le grésillement menu des pipes alternait avec du silence. Torral fumait, ses boys assoupis à ses pieds.

L'heure torride de la sieste abrutie, sans rêves. Saïgon dort, et le soleil meurtrier règne dans les rues vides. Les fumeurs seuls continuent de vivre au fond des fumeries closes, et le fil de leur pensée, miraculeusement assoupli par l'opium, s'étire au delà du monde humain, s'allonge jusqu'aux régions bienveillantes et lucides que Kouong-Tseu voulut jadis ouvrir à ses disciples.

Couché sur le flanc gauche, sa main droite présentant l'aiguille à la lampe, Torral préparait sa sixième pipée. Il avait entassé sous lui des coussins de Cambodge, en paille de riz fraîche; son pyjama, débraillé, montrait son torse brun, trop étroit pour sa grosse tête; un torse tout ensemble robuste et rachitique, le torse d'un civilisé qui sans trêve raffine sa cervelle héréditaire, et jette avec mépris son corps à la débauche.—Torral fuma sa sixième pipée.

Il aspira toute la fumée noire sans reprendre haleine, et suffoqua plutôt que de la rejeter. Sa tête à la renverse cogna un coussin, et il se raidit voluptueux, tous ses sens vibrant comme des arcs. L'odeur chaude de la drogue rassasiait ses narines, et la lampe fumeuse enivrait ses yeux métallisés; le souffle léger des boys endormis frémissait dans ses oreilles comme une plainte exquise de violon.

Dehors, très loin dans la rue silencieuse comme un Sahara, un pas résonna,—et personne autre qu'un fumeur n'eût pu l'entendre d'abord. Torral écouta curieusement l'homme qui venait;—un homme, car c'était un large pas sans hâté;—la perspicacité aiguë du fumeur s'exerça en se jouant. L'homme s'arrêta, puis marcha encore; au talon heurtant la pierre du trottoir, Torral devina l'hésitation courte du promeneur, forcé pour traverser la rue d'abandonner l'ombre des arbres. Le pas cessa devant la porte, et, au coup heurté d'un seul doigt, Torral reconnut Fierce, quoique Fierce n'eût jamais encore battu le pavé aux heures d'insolation.

Torral frappa de son pied sur le tas de chairs brunes endormies. Les boys s'étirèrent, désenlacés. Ils étaient comme de petits bronzes couchés. Sao se leva, l'opium gonflant ses yeux rouges. Il cherchait son caï-hao de toile blanche, jeté dans un coin pour la sieste, quand Fierce impatienté frappa de nouveau. Le boy alors sortit tout nu pour aller ouvrir, en rattachant seulement ses cheveux longs sous leur turban noir.