Puis, triomphante, vengée, féroce, elle s'attendit à une catastrophe. Sa simple cervelle concevait inévitable et tragique la fureur du mâle trompé. Or, la civilisation héréditaire avait extirpé de Mévil jusqu'aux dernières racines de cette bestialité qu'est la jalousie, il ne broncha pas et sourit. Liseron lâcha le bras de Fierce, bouleversée d'une stupeur qui bâillonnait sa rage;—Fierce, paisible, se rassit.
—«Rien n'est plus exact,» prononça-t-il.
Il cherchait un mot drôle qui fût d'à-propos; il ne trouva pas; Mévil arquait des sourcils curieux, car la scène l'intriguait comme une charade. Fierce expliqua:
—«Tragédie renouvelée de l'histoire égyptienne Putiphar ou le manteau arraché....
—Ma pauvre fille! plaignit Mévil. Faut-il que tu sois du siècle dernier!»
Ils lui riaient au nez, tous les deux,—tous les trois. Elle se crut folle. Elle répétait: «J'ai couché avec ... j'ai couché....» Tout à coup, sa colère reprit le dessus, mêlée cette fois d'une indignation singulière. Elle cracha:
—«Lâches! Vous vous en foutez, que vos femmes couchent avec les premiers cochons venus? Eh bien, moi, une putain, je vais vous appeler par vos noms: vous êtes des chiffes molles, des vidés, des pourris. On vous giflerait que vous ne sentiriez pas les gifles Parce que ce n'est pas du sang que vous avez dans le ventre: c'est....»
L'ordure glissa sur leur ironie. Torral surtout dégustait ces insultes comme un hommage barbare à sa supériorité;—c'est un plaisir de philosophe que de contempler le libre jeu d'un instinct nu;—Torral riait sans colère et sans indulgence. Mévil, à peine moins cuirassé, écouta flegmatique, jusqu'au bout, puis se leva et jeta la femme dehors;—non qu'il fût offensé le moins du monde; mais il trouvait inconvenant qu'une maîtresse osât lui parler autrement qu'avec servilité. Liseron, d'ailleurs, esclave révoltée, faillit crier et se défendre: mais elle vit les yeux de son amant,—des yeux mauvais qui conseillaient d'obéir, et elle se sauva, cognant ses épaules aux battants de la porte. Mévil revint à sa chaise longue et bâilla.
Fierce seul avait rougi. Il ne prononça pas un mot et ne leva pas un doigt. Mais une honte bizarre lui montait au visage. Il ne trouvait pas en lui la ressource de mépriser l'injure partie de bas; il en était mordu comme par une eau-forte, comme par la vérité;—il n'était pas sûr que ce ne fût pas la vérité.
... La congaï, blottie derrière la chaise longue, s'était tue, peureuse, tant que Liseron avait parlé. Après, elle risqua un rire aigu que Mévil arrêta d'une tape. Ce fut tout le commentaire de l'aventure. Torral reprit sans trouble sa phrase interrompue et ses conseils: