—Oui, consentit Fierce. C'est une maladie que j'ai. Je n'aime pas les départs; ce sont de petits arrachements qui égratignent un coin d'épiderme.—Bah! nous voici à Saïgon, vivons à Saïgon.
—Pas de Yoshivara ici, dit Mévil. Il te faut une maîtresse, c'est la seule distraction acceptable pour les heures de sieste. Si tu avais le temps, le monde t'offrirait un choix suffisant; mais pour un touriste comme toi, qui ne fait qu'entrer et sortir, le monde est un lupanar trop encombré, où l'on risque d'attendre et de ne pas trouver selon ses goûts.—Restent les professionnelles. Les blanches sont hors de prix et hors d'âge aussi. Je ne te les conseille pas. Nous avons par contre un lot gentil d'Annamites, de métisses, de Japonaises et même de Chinoises;—tout cela jeune et frais, sinon joli.
—Je prendrai une Annamite, dit Fierce. J'ai constaté qu'il ne faut pas abuser des produits d'exportation.—Je prendrai une Annamite, ou plusieurs—D'ailleurs, nous recauserons de cela, et je vous demanderai votre avis à tous deux.
—Pas le mien, dit Torral. La question femme sort de ma compétence....
—Allons donc! Tu n'habites plus là-bas, dans ce quartier sympathique, rue ...?
—Rue Némésis. Je n'ai pas peur de prononcer le nom, même dans le lieu chic où nous sommes. Rue Némésis, qui jadis s'appela rue du Numéro Trente, ce qui était un symbole.—Oui, et cependant, j'ai renoncé à Satan! la grâce m'a touché!»
Fierce, étonné, le regarda. Mévil rit doucement, les yeux sournois, comme il riait avec les femmes, en leur contant des indécences. Torral, clairement, expliqua:
—«J'ai retranché le coefficient amour de mon équation, parce qu'il dénature à chaque instant l'harmonie du calcul; les termes qu'il multiplie s'en trouvent démesurément augmentés et toute la vie déformée. D'autre part, quelle difficulté, même pour l'homme le plus civilisé du monde, que de retrancher l'amour et de conserver la femelle! Le plus simple est de supprimer l'une avec l'autre. C'est ce que j'ai fait.
—Tu prends des drogues?
—Non, je n'endigue pas, je dérive.