Toute l'énergie de Fierce se condensa dans ses mains: une tentation furieuse l'envahissait, de saisir l'autre femme, de presser sa chair chaude, de la meurtrir et de la mordre.—Il résista pourtant, ses doigts crispés les uns sur les autres et serrés entre ses genoux.—Le saïs avait pris la route haute de Cholon, la plus courte; et ils arrivèrent en une demi-heure: quand même, Fierce était à bout de forces lorsqu'il mit pied à terre, et il chancela dans le couloir du cabaret.
Mévil commanda le souper. Le vin de Syracuse et les baisers d'Hélène avaient péniblement chassé sa torpeur: il en restait un nuage au fond de sa tête, telles les effiloches de brume oubliées par le vent dans le creux des vallées;—mais une fièvre sourde l'échauffait, le galvanisait. Il essaya d'être fou; il mangea des picallilis au piment, et but des thunders, qui sont des flips avec de la menthe en guise d'eau, et du poivre rouge en guise de cannelle. Malgré quoi il tremblait par saccades, et continuait d'avoir peur de la porte. A la longue, il fut ivre; mais quoique Liseron eût soupé sur ses genoux, il ne la toucha que des mains.
La petite amie d'Hélène regardait Fierce,—avec des yeux de chatte devant la crème interdite; si bien que Torral, qui d'abord avait daigné faire quelques frais pour elle, ne tarda pas à demander son champagne sec, et ne s'inquiéta plus que de boire. Fierce résista désespérément: il tenta même de se réfugier dans l'ivresse; mais l'ivresse ne vint pas assez prompte, ni assez complète. Peu à peu, il eut la fille à côté de lui, puis sur ses genoux: elle but dans son verre; elle se grisa, et l'assaillit sans honte.—Il réussit à se lever, il voulut partir. Mais tous s'attachèrent à lui pour le retenir; et l'on reprit la victoria en quittant le cabaret.
Mévil, hors de raison, commanda au saïs d'aller tout droit; l'homme indifférent les conduisit aux dernières maisons du faubourg. Là dans une cañha de nhaqués[1], ils eurent l'idée burlesque de demander à boire. Un vieil homme effaré leur apporta du saké[2], qu'ils trouvèrent fade après les cock-tails. Plus loin, dans un bouge isolé au bord de la rizière, et fréquenté par la lie chinoise, Torral, qui s'ennuyait, se choisit un boy annamite, et exigea qu'on l'admît sur les coussins. Le ciel lourd d'eau leur jetait parfois de grosses gouttes d'orage, et tous se serraient sous la capote, avec des étreintes et des caresses. L'averse ne tomba pas; la chaleur allait augmentant. Les femmes suffoquées et folles de luxure se dévêtirent comme dans une alcôve, et Fierce, chevauché tout à coup par un corps demi-nu, succomba.
Sur la route boueuse et noire, ils s'enfoncèrent dans la campagne. Et la voiture pleine de stupre était comme un mauvais lieu.
Longtemps, la nuit les entendit chanter et hurler, dans la frénésie de leur rut et de leur ivresse. Mais ils s'enrouèrent enfin et se turent,—quand la fatigue les eut couchés pêle-mêle sur les coussins, sur le tapis, comme des soldats tués. L'orgie finissait en torpeur. Les femmes, épuisées, s'endormaient malgré les cahots; les hommes, inertes, ne pensaient plus. Et ils revinrent vers Saïgon, corps mous et têtes vides. Ils avaient été très loin; le chemin du retour était long: c'était la Plaine des Tombeaux, éternellement silencieuse.
A l'ouest, les éclairs s'étaient éteints; le vent était mort.
Or, ils arrivèrent au tombeau de l'Évêque d'Adran, qui se profila confusément sur l'horizon sombre. Et il se passa une chose étrange et terrible:—les chevaux, qui trottaient en buttant, fourbus, bondirent tout à coup de peur, et reculèrent en se cabrant. La voiture brutalisée vint se mettre en travers de la route et faillit verser. Tous, arrachés du sommeil ou de la stupeur, se dressèrent effarés, avec des cris.
La voiture reculait toujours, malgré le fouet du saïs. Torral, dégrisé, sauta à terre. En avant, la route était noire comme de l'encre. Fierce, sautant à son tour, saisit une des lanternes, et tâcha de découvrir l'obstacle invisible.
—«Il n'y a rien?» fit-il en se retournant.