Trop tard. La Fatalité l'avait marqué: Gomme il s'arrachait de l'étreinte nue, une victoria déboucha d'une rue transversale,—la rue des Moïs,—et passa tout près de lui, au pas: Mme et Mlle Sylva en promenade du matin.

Sélysette se leva toute droite, les yeux agrandis. Un cri lui échappa,—un cri qui cloua le cœur de Fierce comme d'un coup de couteau. Et ce fut tout, la victoria s'enfuit, rapide.

Une minute entière, Fierce resta debout, immobile, comme les arbres foudroyés qui ne tombent pas tout de suite. Puis, d'un geste terrible, il brisa l'étreinte funeste, il jeta l'une sur l'autre les deux femmes, et le front de l'une saigna. Lui cependant bondissait hors de la voiture et se sauvait à travers les rues, fou.

[1] Nhaqués (nia-koués), paysans annamites.

[2] Saké, eau-de-vie de riz.


XXX

Comme une bête blessée à mort qui veut agoniser dans sa tanière, Fierce n'arrêta sa fuite que dans sa chambre du Bayard. Et il s'assit sur le lit, ses coudes sur ses genoux, sa tête entre ses poings.

Il murmura: «C'est fini.» Les mots n'éveillaient d'ailleurs aucune pensée en lui. Le tumulte de sa tête avait été trop violent d'abord: il n'en restait plus qu'un vide total et terrible. Malgré quoi il souffrait effroyablement: son cœur était comme prisonnier d'une myriade de griffes pointues, qui le comprimaient, le crevaient; et il sentait aux cuisses et au ventre la contraction atroce que seuls connaissent les alpinistes qui ont fait de grandes chûtes.—Quand il eut souffert ainsi plus qu'il n'avait de forces, sa tête glissa entre ses mains, et il s'endormit ou s'évanouit.—Mais dès qu'il se réveilla, il recommença de souffrir.

Il souffrit même davantage, parce que la pensée fonctionna de nouveau sous son crâne. Et l'idée que Sélysette était morte pour lui, qu'il ne la reverrait même pas,—jamais!—lui arracha un gémissement de torture. Il répéta: «C'est fini,» avec la compréhension nette, cette fois, de toute sa vie fauchée, de sa mort obligatoire. Retomber dans le vice, dans le nihilisme, dans la civilisation,—non.—J'aime encore le vin et les femmes, disait jadis Lorenzaccio; c'est assez pour faire de moi un débauché, mais ce n'est pas assez pour me donner envie de l'être.—Fierce n'avait plus envie, ni courage.