Il avait froid dans les moelles, malgré la chaleur lourde du jour qui mettait une sueur fiévreuse à ses épaules et à son cou. Avant de sortir, il se poudra tout le buste; puis, dédaignant le pousse et la victoria, il monta à bicyclette: confusément, il espérait apaiser ses nerfs en fatiguant ses muscles. Le vent et le soleil feraient de bons remèdes à sa névrose. Il se courba sur le guidon et poussa fort les pédales. La bicyclette vola sur les routes rouges qui coloraient le caoutchouc des jantes. Une brise brûlante avait séché l'averse matinale, et la boue déjà s'émiettait en poussière.
Autrefois, la bicyclette avait été pour Mévil un véhicule discret, celui dont on use pour les courses mystérieuses ou honteuses dans le secret de quoi les saïs mêmes sont de trop. Mévil avait, parmi la foule de ses intrigues amoureuses, des aventures délicates, que l'honneur et l'intérêt commandaient de tenir à l'abri de tout regard. Dans le village de Tan-Hoa, près de la Route Haute, une petite villa avait été souvent l'objectif de ses expéditions cyclistes. Là vivait une famille saïgonnaise, les Marneffe, père, mère et fille;—lui, fonctionnaire, naturellement; elles, très mondaines; et tous trois dépensant plus qu'il n'auraient pu sans expédients. Le poker et les siestes remédiaient aux déficits: monsieur jouait avec intelligence, madame ne cessait d'être vertueuse qu'à bon escient.
Saïgon savait cela;—Saïgon sait bien d'autres choses. Mais la fille, qui n'avait que seize ans, passait pour intacte; il se rencontrait même de bonnes âmes pour la plaindre de grandir dans un milieu qui fatalement la corromprait plus tard.
Or, c'était là besogne faite.
Mlle Marneffe était, depuis longtemps, la maîtresse du docteur Raymond Mévil. Mais fort prudents l'un et l'autre, rien n'avait transpiré de leur liaison. La villa était isolée et propice aux rendez-vous; M. Marneffe en partait le matin pour n'y rentrer que le soir, conservant ainsi sa correcte ignorance des faits et gestes de sa femme, laquelle souvent s'absentait mystérieusement à midi. Ces jours-là, un mouchoir de jeune fille séchait à l'une des fenêtres de l'étage, et la grille du clos n'était pas fermée à clef, ce qui épargnait des pas au boy portier.—Une bicyclette se cachait fort bien parmi les hibiscus du jardin, et Mévil savait monter sans bruit l'escalier de briques, et pousser la porte muette d'une chambre virginale toute tendue de blanc.
Or, Mévil avait quitté la rue d'Espagne avant quatre heures, dirigeant d'abord sa roue vers le vélodrome. Mais des coureurs s'entraînaient sur la piste. Il obliqua et se trouva sur la Route Haute. La ville, déjà, était loin derrière, et le village de Tan-Hoa groupait ses cañhas à gauche du chemin.
Par habitude, Mévil donna un regard à la villa Marneffe: le mouchoir-signal flottait au volet. Mévil songea qu'il y flottait peut-être depuis bien des jours, oublié par une main dépitée: deux mois avaient passé depuis sa dernière visite. Mais Mlle Marneffe était tout ensemble vicieuse et sensée, trop sensée pour en vouloir aux amants infidèles, trop vicieuse pour perdre en bouderies le temps qu'on peut mieux employer. Mévil vit la grille ouverte. Il entra.
Après tout, c'était peut-être là le meilleur remède....
Mais il est des maux contre quoi toutes les médecines sont vaines. Mévil, une heure plus tard, se remit en selle, un peu plus las et plus anxieux, et comme endolori jusqu'à l'âme. Il se trompa de route et continua vers Cholon au lieu de rentrer à Saïgon.
Sa maîtresse, épuisée de plaisir, l'avait laissé partir sans un mot, sans un regard d'adieu filtrant entre ses paupières closes. Après l'heure libertine et égoïste, il aurait souhaité quelque tendresse, même menteuse.—De la tendresse;—il songea qu'il n'y en avait jamais eu dans sa vie.