Après, ce fut l'arroyo qui borne le Jardin et le pont de briques roses; l'eau coulait si muette et si noire, que l'arche semblait enjamber du néant. La campagne, au delà, commençait,—avec des villages de cañhas indigènes trop basses pour qu'on les vit dans la nuit.
Hélène écarta sa bouche de Raymond pour balbutier trois mots qu'on ne comprit pas. Torral et Fierce par contenance, regardèrent une minute au dehors, puis, Fierce se pencha pour prendre du feu à la cigarette de Torral, tous deux indifférents.—Hélène, dont on voyait les bras au cou de son amant, s'agitait de mouvements lents et rythmés, et poussait de grands soupirs et des plaintes.... Une voiture venant à leur rencontre, les croisa dans le temps d'un éclair. D'autres survinrent. La route tournait à gauche, et se prolongeait en allée de parc, joliment encadrée de pelouses et de bosquets. C'était l'Inspection,—les Acacias de Saïgon, où la mode est de se promener la nuit comme le jour.—Des lanternes luisaient nombreuses, créant un demi-jour équivoque et intermittent. Les victorias marchaient au pas, sur deux files; et l'on distinguait les visages des gens; mais on n'échangeait pas de saluts, par discrétion.
D'une secousse des reins et des poignets, Hélène se redressa. Elle respira fort et s'éventa le visage. Fierce, décemment, étendit sa main et fit retomber les plis de la robe; dans ce geste, il rencontra le poignet de la jeune femme, et elle lui serra les doigts rudement, comme pour détendre ses nerfs encore irrités. Mévil, la tête à la renverse dans l'angle des coussins, était immobile comme un mort.
—«C'est très bête, dit Hélène après un petit moment. Tous ces gens-là nous ont vus.»
Du menton, elle désignait les voitures de la contre-file.
—«Voyez-les vous-même,» dit Torral en haussant les épaules.
Dans chaque voiture, il y avait un homme et une femme,—ou deux femmes,—ou parfois un homme et un garçonnet.—Et tous les couples, sans exception, se serraient plus étroitement qu'ils n'eussent fait avant le coucher du soleil, et prenaient mille sortes de libertés que la nuit ne voilait qu'aux trois quarts.
—«Jolie ville, dit Hélène Liseron. C'est révoltant.
—Mais point du tout, dit Fierce avec du mépris et de l'indulgence. C'est tout simplement naturel, et d'un bon exemple pour les hypocrites qui se prétendent pudibonds. D'ailleurs, ma chère, c'est un sot préjugé que celui du mystère en ce qui concerne l'amour et le sexe. Franchement, à vous avoir entrevue tout à l'heure, j'imaginais que vous ne le partagiez point. Moi-même et beaucoup de mes amis, sommes sans délicatesse exagérée là-dessus. Tenez, ne regardez pas là-bas, puisque ce qui s'y passe vous déplaît, et écoutez un conte qui est une histoire: il y a quelques années, le hasard et des goûts partagés me firent l'ami d'un certain Rodolphe Hafner, diplomate et homme parfait. Hafner avait alors une jolie maîtresse qu'il appréciait fort, et dont il aimait à me dire du bien. Il finit par m'en dire tellement que je fus amoureux d'elle a mon tour. Hafner s'en aperçut, n'en témoigna rien, et me joua le plus joli tour d'ami que j'ai jamais connu. Il m'invita certain soir à souper en tiers avec sa maîtresse. Puis, nous ayant tous deux convenablement grisés, il passa au fumoir, et se mit à jouer du piano. Il était passionné de musique, et je savais qu'une fois en train, le tonnerre ne l'aurait pas arraché de son tabouret. Il jouait donc, et ce qu il jouait était langoureux en diable; si langoureux, que nous n'écoutâmes pas jusqu'au bout.—L'aventure s'acheva sur un divan turc fort moelleux, et je crois bien que ce divan n'était pas là par simple hasard.
—Je l'espère bien, dit Torral. Mais ton Hafner était un garçon pourri d'élégance et truffé d'idéalisme. S'il avait été un pur civilisé, sans guirlandes, il t'aurait dit tout clairement: Vous la voulez, la voilà.—Quand je travaillais au viaduc de Sassenage, en Dauphiné, j'avais pour camarades deux types que je regrette encore: ils sont morts dans l'éboulement d'Engiens. A nous trois, jeunes, têtes solides et poches plates, nous avions une femme, rien qu'une; nous l'avions fait venir de Grenoble à frais communs. Ce n'était pas grand'chose,—je veux dire au point de vue cervelle,—mais on la dressa. Chaque nuit, un de nous couchait avec elle,—à tour de rôle.—Les soirées, nous les passions tous quatre ensemble au coin du feu.—Il fait plus froid là-bas qu'ici.—On faisait de la mécanique et de l'analyse. La gosse écoutait sans permission d'ouvrir le bec.—A minuit, pour la dédommager, son amant de la veille ouvrait un bouquin sentimental et lui faisait un bout de lecture. Ça ne traînait d'ailleurs pas: les mots bébêtes opéraient sur cette petit comme une infusion de cantharides: On n'avait pas tourné deux pages qu'elle était cheval sur son amant—son amant du jour.—Malgré quoi je vous prie tous de croire que nous achevions le chapitre sans broncher. Que diable! Je ne sache pas qu'il soit honteux de faire des enfants, et je ne comprends pas pourquoi l'on se cache quand on essaye d'en faire,—ou qu'on fait semblant.»