Dix-huit ans. Fierce a choisi d'être marin comme de ses amis choisissent d'être cavaliers ou diplomates. L'École Navale lui est un refuge inattendu, mais précieux et urgent contre les dangers de sa propre nature, laquelle est exigeante et n'admet aucune sorte de règlement. Fierce vient de passer à Paris trois années brillantes et fatigantes; brillantes, par le nombre et la qualité des intrigues qu'il a nouées; fatigantes, parce que ces intrigues monotones l'ont aiguillé vers d'autres divertissements plus variés et moins anodins. Il se trouve donc en temps opportun sévèrement cloîtré au fond de la Bretagne, sur un rude vaisseau, revêche et froid, loin des jupes professionnelles ou mondaines qui l'ont trop bien accueilli les hivers derniers,—loin des câlineries énervantes de telle petite cousine qu'il déniaisait aux vacances dans son château angevin,—loin des arrière-boutiques pour sénateurs et des bars anglais pour diplomates étrangers, où souvent l'a conduit son désir têtu de toutes choses neuves et interdites.—M. de Fierce est officier de marine, ce qui lui sert de préservatif momentané contre diverses maladies fâcheuses, parmi lesquelles figurent honorablement le gâtisme et l'ataxie.

Et maintenant, Fierce court le monde.

Ce n'est pas très amusant. Quand même, c'est plus amusant que la vie de Paris;—plus éclectique et moins menteur.—La débauche parisienne n'a pas grand'chose à envier à la débauche exotique, quant au fond; mais elle s'embarrasse hypocritement de volets clos et de lampes baissées. Ailleurs, les gestes voluptueux n'ont point peur du soleil. Or, Fierce par-dessus tout-continue d'aimer la sincérité.

Il s'est fait un métier de la chercher partout,—en Chine, à Sumatra ou aux Antilles;—dans les philosophes reliés de velours gris qui garnissent, au-dessus de son lit, sa bibliothèque de fer forgé;—sur les lèvres brunes ou roses de beaucoup de maîtresses caressées au hasard des relâches et des escales;—au fond de trop de flacons et de trop de bouteilles, et parmi toutes les sortes de fumées connues en ce monde mesquin,—fumées d'opium,—fumées de haschisch;—fumées d'éther;—dans les théories positives et rigoureuses d'un Torral, dans l'égoïsme épicurien d'un Mévil, dans sa propre gouverne impulsive et indifférente. Toutes les bribes de vérité découvertes, tous les bouts de voiles arrachés n'ont point réussi à le satisfaire. Il a goûté à tout et s'est dégoûté de tout. Il continue cependant à vivre, et il abuse de la vie, trouvant fade d'en user seulement.

Son père et sa mère sont morts. De ce double deuil il a tiré quelque mélancolie et peu de tristesse. Libre, et riche, il poursuit le même chemin, faute d'en savoir un meilleur, qu'il désire toutefois obscurément.

Un vieil amiral, idéaliste et candide, s'est épris de lui pour l'avoir aperçu dans on ne sait quel prisme purificateur; il l'aime en fils et le traite en héros, Fierce le rembourse d'un peu d'amitié méprisante.

Fierce court le monde, et promène de climats en climats son dédain de toutes les lois, son ironie pour toutes les religions, sa haine contre tous les mensonges, et sa faim et sa soif de toutes les nourritures inédites et miraculeuses que la vie promet et qu'elle ne donne pas.


IX

Dans la chambre endormie, l'ordonnance de Fierce entra,—un petit matelot pieds nus, en tricot rayé à manches courtes. Et proprement, il fit le ménage, silencieux comme une souris. La chambre était fort bouleversée: sans doute s'y était-on couché à tâtons, sans le plus léger souci des vêtements arrachés et jetés à terre, non plus que du fauteuil unique culbuté pieds par-dessus bras. Mais l'instant d'après, l'ordre régna. Sur le siège décemment relevé, d'autres vêtements s'étalèrent, immaculés; un veston frais repassé s'orna à l'ordonnance de ses attentes d'or, de ses galons et de ses boutons à ancres. La toilette fut pourvue d'eau, le tub rempli, les éponges sorties des filets, les flacons alignés en colonne. Et, tout disposé, le petit matelot parla d'une voix bretonne: