Depuis, j'ai médité sur cette nuit de lecture. Nul livre jamais, c'est positif, ne m'a conquis comme fit Aphrodite. Et j'étais probablement alors un lecteur plus sévère que je ne suis devenu. J'étais un écolier de la veille. Sophocle, Racine, La Bruyère m'avaient enseigné le dédain des modernes et de leurs procédés: le romantisme et le naturalisme m'irritaient pareillement. Je méprisais les tumultueux, les bouches rondes, les excessifs, comme autant de catégories d'impuissants. Je détestais toutes brutalités, toutes violences, toutes emphases. Je haïssais le mouvement qui déforme la ligne. Oui vraiment, j'étais un féroce lecteur, sectaire, et tout à fait intransigeant dans sa religion....

Au fait, mon cher ami, voilà pourquoi votre Aphrodite s'empara si vite de moi, et me posséda entier. C'est qu'elle était de ma religion,—la religion des belles lignes harmonieuses et immobiles, la religion de la Beauté toute nue et toute pure. Très exactement, vous me donniez la déesse même adorée en mon temple; et vous me la donniez vivante, toute chaude, en place des statues froides qui seules m'étaient encore connues. A plusieurs siècles de distance, une œuvre littéraire nous apparaît en effet comme figée et morte. Si belle qu'elle soit, elle ne vibre plus: sa chair s'est muée en marbre. Or, nous ne pouvons aimer d'amour qu'une chair vibrante.—Aphrodite fut ma première maîtresse,—oui, la première matérialisation de mon désir.

Mon cher ami, c'est en lisant Aphrodite que j'ai compris la possibilité d'écrire à notre époque des livres tout ensemble modernes et antiques,—classiques et vivants. Votre exemple a tracé ma route. Si j'ai donc pris la plume à mon tour, vous en êtes responsable un peu, vous, de qui je me sens profondément le disciple. Je vous demande donc aujourd'hui, mon maître, d'accepter la dédicace du livre que voici. Il fut écrit pour vous. Vous plaira-t-il? je l'ignore. Accueillez-le quand même, comme un gage de mon admiration fervente pour votre œuvre, et de mon amitié pour vous.

C. F.


LES CIVILISÉS

I

Dans la cour, plantée de grands flamboyants ombreux, entre la maison et la grille, les deux coureurs tonkinois avancèrent le pousse, un pousse très élégant, laqué et argenté. Et ils s'attelèrent entre les brancards, en flèche. Après quoi, ils attendirent le maître, immobiles comme des idoles jaunes vêtues de soie. Pousse et coureurs faisaient un coquet équipage, pittoresque même à Saïgon, où les petites gens seuls vont encore en voiture à homme. Mais le docteur Raymond Mévil avait beaucoup d'originalité, et possédait d'ailleurs une Victoria et de beaux trotteurs. En sorte que le monde lui passait sa fantaisie d'aller en pousse, et de violer la mode,—luxueusement.

Il était quatre heures, l'heure où l'on s'éveille de la sieste. Le docteur ne recevait pas plus tard,—procédé discret, dans un pays où les rues sont désertes jusqu'au déclin du soleil.—Ce jour-là, Raymond Mévil sortait tôt, non pour la classique promenade d'avant dîner, mais pour quelques visites demi professionnelles, qu'il espaçait d'ailleurs largement, sa tactique étant d'être rare.

Une congaï à chignon lisse ouvrit la porte, jeta quelques lazzis criards aux coureurs, et s'immobilisa tout à coup, doucereuse: le maître paraissait. Il descendit le perron, d'un pas jeune quoique déjà traînant, caressa du doigt le sein de la femme à travers le ke-hao de soie noire, et monta dans le petit véhicule qui partit à fond de train, les Tonkinois courant à toutes jambes pour que le vent de la vitesse rafraîchit le visage de l'homme d'Occident. Aux fenêtres, par les fentes des volets clos au soleil, des regards de femmes admirèrent la joliesse des livrées blanches bordées de pourpre,—admirèrent la grâce du promeneur, plus séduisant que le luxe dont il s'entourait. Le docteur Mévil était aimé des femmes,—d'abord parce qu'il les aimait, et qu'il n'aimait qu'elles, ensuite parce qu'il était beau d'une beauté qui les troublait toutes, d'une beauté sensuelle et molle jusqu'à l'indécence. Il était blanc et blond, avec des yeux bleu foncé trop longs, et une bouche petite et rouge Quoiqu'il eût trente ans passés, il paraissait adolescent, et quoiqu'il fût robuste, on l'imaginait délicat. Ses longues moustaches claires le faisaient ressembler à un Gaulois décadent, que les siècles se seraient fait un jeu d'affiner et d'adoucir.