—«Un échappé de l'autre siècle qui a manqué sa vie sans s'en douter. Sous Napoléon, c'eût été une façon de grand homme. Aujourd'hui, un grotesque. Mais sympathique en somme. Et je l'aime comme il est, tout en me moquant de lui.»

Vers dix heures, Fierce, la besogne finie, se retrouva sur le quai,—en uniforme; il n'avait pas pris le temps de changer de vêtements. Par hasard, une brise assez vivante balayait la chaleur des rues et il faisait encore bon marcher,—à l'ombre.

Fierce allait devant lui, choisissant les arbres touffus et les maisons à arcades. Éloigné de Saïgon depuis huit mois, il goûtait un plaisir de voyageur à reconnaître chaque coin de la ville; en même temps, le contraste violent de l'été saïgonnais d'aujourd'hui et de l'hiver nippon qu'il venait de quitter lui était un malaise presque douloureux, mais qui lui plaisait parce qu'il le savait rare. Et tout cela réuni charmait sa promenade. Il arriva au Jardin sans s'être irrité de la poussière ni du soleil. Et il marcha dans les allées sablées de rouge, entre les pelouses et l'arroyo sinueux. Des ruisseaux coulaient en méandres, tellement enfouis sous les joncs et les fougères des rives, que l'eau ne s'en voyait pas. Tous les arbres du Tropique se mêlaient en une forêt miraculeuse d'où le soleil était exclu. Mais le plus bel ornement de ce parc sans rival, c'étaient des bouquets de bambous agglomérés dont les tiges grêles, serrées en faisceaux, s'épanouissaient plus haut que la cime des aréquiers et des tamarins; de loin, chaque bouquet semblait un seul arbre, vaporeux comme une dentelle, et colossal.

Les allées rouges étaient désertes; sur l'arroyo, un sampan dérivait au fil de l'eau, silencieux sous son couvercle de paille tressée.

Fierce s'égara agréablement sous la forêt exotique. Un sentier le tenta, parce que des palmes multiformes, entrelacées en voûte, en faisaient un souterrain vert, et parce que ce souterrain fort contourné semblait tous les dix pas butter contre un buisson et finir en cul-de-sac. Un ponceau le prolongeait au delà d'une mare croupie, tachée de lotus, laquelle s'encadrait de grosses grilles de fer hérissées: la tête plate d'un crocodile émergeait au milieu, immobile comme un tronc d'arbre. Fierce renifla le relent fétide, noyé dans le parfum despotique des magnolias; et il flaira, encore lointaine, une autre odeur plus fauve.

Les magnolias et les palmiers s'éclaircissaient. Une fois de plus le sentier tourna, et le bois finit. Une grande cage s'adossait aux derniers arbres, et des, indigènes, des soldats, des femmes,—trois ombrelles claires d'Européennes,—regardaient.

C'était la cage aux tigres. On n'en voyait que deux, mais formidables, indescriptiblement majestueux et grands. La femelle faisait semblant de dormir, étalée sur le ventre et la tête entre les pattes; sommeil feint, coquetterie pour le mâle: les griffes sorties de leurs gaines de velours trouaient sournoisement la terre, et des frissons ondulaient sous la peau rayée.

Le mâle la regardait, immobile comme un tigre de pierre. Il était beaucoup plus haut et long que n'importe quel lion. Son poitrail blanc comme la neige se gonflait fortement tandis qu'il flairait l'autre bête couchée.

Une ombrelle rose se souleva vers Fierce, dont les pas craquaient dans le gravier.

—«Tiens, vous? vous venez voir les grosses bêtes faire des horreurs?»